Éliminer le décalage

Signe que les pratiques de profilage racial ne sont plus tolérées dans un silence rageur, le nombre de plaintes en déontologie policière qui traitent de cet enjeu et d’interceptions routières a presque doublé depuis 2019, comme le révèle une enquête menée par Le Devoir. Voilà un gage encourageant d’évolution sociale, mais, hélas, trois fois hélas, un immense décalage persiste entre la vertu et la pratique, puisque seules 1 % des plaintes liées à du profilage racial mènent à une sanction.

Romel Dérival, un ingénieur montréalais d’origine haïtienne, fait partie de cette famélique statistique. Quatre ans après avoir été intercepté sans motif alors qu’il conduisait la Porsche Carrera 911 prêtée par une amie lors de son séjour à Montréal, un juge a conclu en juillet dernier que les policiers avaient contrevenu à leur code de déontologie (la sanction des deux policiers sera débattue mercredi). L’homme de 47 ans, qui vit désormais aux États-Unis, a raconté aux reporters du Devoir s’être fait arrêter de manière aléatoire par les policiers beaucoup plus souvent à Montréal que chez lui, en Californie. Alors même que le jugement était rendu, les policiers l’ont à nouveau arrêté récemment, le comble. « Ce qui est triste, c’est que je suis habitué », dit-il.

Les rapports et recherches faisant la preuve de l’accablement injustifié dont sont victimes les personnes racisées par les forces policières s’additionnent, certains démontrant que les personnes noires, arabes et autochtones sont quatre à cinq fois plus susceptibles d’être interpellées par la police à Montréal. Dans un rapport dont Le Devoir a obtenu copie, un conseiller stratégique indépendant mandaté par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) recommande au corps policier de raffiner les modes de détection de préjugés racistes au moment de l’embauche, car, affirme Frédéric Boisrond dans un rapport produit il y a deux ans, « il est très facile pour un raciste d’intégrer les rangs du SPVM », mais « pratiquement impossible de congédier un raciste ».

Cependant, ces constats troublants, qui tendent à démontrer l’existence d’une sous-culture policière tenace et coriace, n’ont pas encore été officiellement dévoilés. Malgré des signes encourageants de reconnaissance du profilage racial envoyés par la direction du SPVM, sur le terrain, les policiers affirment ne connaître aucun collègue raciste, ni avoir vu ou entendu des propos ou des pratiques inacceptables. Le fossé est toujours important entre le discours officiel et la pratique.

C’est pourquoi la victoire éclatante de Joseph-Christopher Luamba en Cour supérieure, fin octobre dernier, cause une véritable commotion dans l’univers policier, qui tient encore au caractère utile des interceptions policières aléatoires. Dans son jugement choc, le juge Michel Yergeau a en effet invalidé les dispositions du Code criminel et du Code de la sécurité routière qui permettent aux policiers d’exercer ce pouvoir, une pratique que le juge a estimée illégale car trop souvent employée dans un contexte de profilage racial.

Les voeux de Joseph-Christopher Luamba, cet étudiant noir interpellé quatre fois en l’espace d’un an et demi et à la source du jugement Yergeau, seront-ils exaucés ? En menant cette cause, celui-ci espérait « arrêter ce fléau qu’est le profilage racial ».

Il y a loin de la coupe aux lèvres. Un premier geste symbolique sera porté par le gouvernement du Québec, vers qui les yeux sont tournés en ce moment : portera-t-il le jugement en appel ? Des groupes se sont levés en début de semaine pour l’implorer de ne pas le faire, mais plusieurs observateurs demeurent perplexes devant la réaction intempestive du premier ministre François Legault, qui, au lendemain du jugement, a exprimé l’avis qu’il « faut laisser la police faire son travail ».

À ceux qui, comme l’Association des directeurs de police du Québec, craignent de perdre ce pouvoir qui « sauve des vies », on ne peut malheureusement opposer aucun chiffre, car il n’existe pas de compilation des données sur la race qui pourrait permettre d’avancer un lien entre ces interceptions faites au hasard et des infractions aux codes. Le juge Yergeau l’a d’ailleurs noté dans son exposé percutant. C’est une défense qui a servi non seulement aux policiers, mais aussi aux gouvernements, contre qui l’action en justice était dirigée. En somme, dans la balance des effets discriminatoires sur les personnes racisées — patents ! — et des conséquences positives sur la sécurité — invisibles ! —, la balance semble peser lourd du côté des preuves néfastes de ces interceptions.

La prévention et la formation demeurent clés dans l’accomplissement des changements de culture, même si dans certaines organisations, la résistance peut être ferme, surtout si elle naît d’un déni du problème. Mais ces efforts sont encore associés trop souvent à de vaines tentatives, car ils ne sont pas suivis d’actions cohérentes sur le terrain. C’est là l’effet malsain de ce damné décalage.

À voir en vidéo