Tête-à-tête en temps de guerre froide 2.0

On n’en attendait pas moins de la rencontre au sommet qu’ont eue lundi à Bali les présidents Joe Biden et Xi Jinping, leur premier tête-à-tête non virtuel à se tenir depuis l’arrivée du président américain au pouvoir. Sommet tout en politesses et en reproches plus ou moins feutrés, conformément à la règle qui prévaut dans le monde incolore de la grande diplomatie. Tout en campant civilement sur leurs positions au sujet de l’Ukraine et de Taïwan, et donc en soufflant le chaud et le froid, les deux hommes ont publiquement convenu de « gérer les différences » afin « d’éviter que la compétition ne se transforme en conflit », pour reprendre les mots de l’Américain. Propos pareillement calmants de la part de M. Xi. Entendu que, si guerre froide 2.0 il y a, les États-Unis et la Chine ont aujourd’hui des économies trop interreliées pour prendre le risque de laisser leurs relations se détériorer incontrôlablement. Puissent-ils ne jamais le perdre de vue, comme le sort d’une grande partie de la planète est tributaire de leurs calculs.

On pourrait même dire que la rencontre de trois heures a donné certains résultats, si ténus soient-ils, à la veille de l’ouverture, à Bali, d’un sommet du G20 où la guerre en Ukraine sera forcément dans tous les esprits — important pour peu que la question ne soit pas à l’ordre du jour et que Vladimir Poutine ait décidé de ne pas faire le déplacement. Au regard du soutien actif qu’apporte Pékin à Moscou et de leur convergence antioccidentale, il n’est pas diplomatiquement insignifiant que, selon le communiqué américain, M. Xi ait dit son opposition « à un recours ou à une menace de recours aux armes nucléaires en Ukraine ». Façon oblique de faire savoir à M. Poutine qu’il va trop loin. Qui cela rassure-t-il pour autant, alors que Kiev, chassant les troupes russes de la ville de Kherson, vient de faire subir à Moscou un immense revers militaire et politique ?

Plus porteur est le fait que les deux hommes ont décidé de relancer la collaboration entre les deux pays en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Discussions bilatérales essentielles, comme les États-Unis et la Chine sont les deux principaux émetteurs de gaz à effet de serre. Les négociations avaient été rompues par Pékin en août dernier en riposte à la visite à Taïwan de Nancy Pelosi, présidente démocrate de la Chambre des représentants. La nouvelle de leur rétablissement a été applaudie, à 10 000 km de là, à Charm el-Cheikh, où se déroule la COP27. Bonne nouvelle, en effet, encore qu’en Égypte comme en Chine, soulignons-le, la dictature commette l’erreur de penser que la transition écologique pourra faire l’économie du respect des droits de la personne.

Pour le reste, qui dit « gestion de conflits » dit qu’ils restent entiers et que la rivalité ira croissant. C’est d’autant plus vrai dans l’immédiat que Joe Biden est arrivé à Bali requinqué par la performance démocrate aux élections de mi-mandat. Et que Xi Jinping, quoique grevé par une pandémie de COVID-19 qu’il peine à freiner, s’y présente fort d’un historique troisième mandat présidentiel entériné en octobre par les instances du Parti communiste. En outre, l’étalage de bonne volonté affiché à Bali n’efface pas le fait que, selon la Défense américaine, la Chine « demeurera notre plus important concurrent stratégique pour les prochaines décennies ». Ni que, de son côté, M. Xi aime à répéter que ses ennemis, lire les États-Unis, cherchent à « faire chanter, à contenir et à bloquer la Chine ».

Concurremment à la question de Taïwan, autour de laquelle l’un et l’autre tracent des « lignes rouges », on voit bien qu’avec la récente décision américaine de restreindre l’exportation vers la Chine de semi-conducteurs haut de gamme, l’affrontement sino-américain se réduit à une guerre économique où la défense des droits de la personne au Tibet, à Hong Kong et au Xinjiang est un enjeu soulevé pour la galerie.

* * * * *

C’est dans ce contexte lourd que se tient mardi et mercredi le sommet du G20 en Indonésie — et en présence de Justin Trudeau. Lourd de tensions, puisque ses membres, et pas que la Chine et les États-Unis, sont divisés face à l’agression russe. Lourd de défis, puisqu’arrive par ailleurs à échéance, samedi prochain, l’accord entre Kiev et Moscou scellé en juillet sous l’égide de l’ONU et de la Turquie afin de permettre à l’Ukraine d’exporter ses céréales par la mer Noire.

La situation présente au G20, au-delà de tous ses tiraillements, un impératif de cohésion et de responsabilité, alors que, dixit le directeur du Programme alimentaire mondial, David Beasley, « nous sommes face à la pire crise alimentaire et humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale », pour cause de conflits et de sécheresse. Aux pays du G20 et aux participants de la COP27, il dit : « Pas besoin de beaucoup discuter. Il faut agir dès maintenant. » Le propos peut difficilement être plus limpide.

À voir en vidéo