Unis pour le droit à l’avortement

Divisés, les Américains ? Après ces élections de mi-mandat qui ne se sont pas soldées en la débâcle rouge prédite à tort par plusieurs, l’échiquier politique américain est en effet cassé en deux, avec un Congrès littéralement scindé. Mais sur le front des droits, républicains et démocrates se sont réunis, le temps de rappeler à la classe politique le sens du mot « liberté ». Le droit à l’avortement fut le grand vainqueur du vote de mardi, et c’est une réussite qui rassure en ces temps de démocratie malmenée.

Les Américains n’ont pas digéré la semonce administrée par la Cour suprême des États-Unis en juin dernier. Gonflée à bloc par les juges ultraconservateurs installés là par l’ex-président américain Donald Trump, la plus haute cour a causé une véritable onde de choc en révoquant les 50 ans de règne de l’arrêt Roe v. Wade, qui protégeait le droit constitutionnel à l’avortement. Dans le vaste camp des pro-choix, l’indignation était à son comble. On avait alors reproché à la Cour suprême d’agir en totale déconnexion avec la volonté du peuple américain, lequel appuie à plus de 60 % le droit à l’avortement et le libre choix des femmes.

Depuis ce jour sombre d’été, l’Amérique valse entre des États qui se sont empressés séance tenante de verrouiller toute voie permettant une interruption volontaire de grossesse, et les autres, où la santé reproductive des femmes est encore une valeur suffisamment importante pour qu’on y déploie les services nécessaires. Le président américain, Joe Biden, n’a eu de cesse de défendre ce droit et d’indiquer que l’avortement allait être la question décisive pour le rendez-vous de mi-mandat — « This fall, Roe is on the ballot ». Il avait totalement raison, et ce, même si dans les jours précédant le vote, des observateurs prédisant une déferlante rouge reprochaient au camp démocrate d’avoir trop misé sur l’avortement et trop peu sur l’inflation. Ils ont eu tout faux.

La plus grande victoire de ces élections de mi-mandat tient au fait que partout où des propositions de modifications à la Constitution ont été formulées, c’est le droit à l’avortement qui l’a emporté, même dans des États réputés très conservateurs. La Californie, le Michigan et le Vermont ont carrément inscrit le droit à la liberté reproductive dans leur Constitution. Le Montana et le Kentucky, deux États à majorité républicaine, ont fermé la porte à des mesures restrictives sur l’avortement.

Au pays du poulet frit, une proposition de modification de la Constitution de l’État selon laquelle on ne protégerait plus le droit à l’avortement ou le financement de sa pratique a été battue en brèche. Le Kentucky est l’un de ces États qui disposent de lois restreignant l’avortement, une option rendue possible par le jugement de la Cour suprême. Ces lois, suspendues pendant quelques semaines après un jugement de première instance, sont à nouveau en vigueur depuis août dernier. Elles interdisent l’avortement à compter de la conception et prévoient une peine de cinq ans de prison pour quiconque pratiquerait cette intervention.

La présence de pro-choix dans le camp républicain ne devrait pas nous étonner outre mesure, même si les dernières années nous ont fait perdre de vue la voix progressiste dans l’équipe conservatrice. En 1973, l’arrêt Roe v. Wade a dans les faits été rédigé par un républicain notoire, le juge Harry Blackmun, nommé à la Cour suprême par le président Nixon. Cet arrêt fut validé par sept voix contre deux, dont cinq républicains comptant au nombre des sept pro-choix. L’histoire nous rappelle aussi que Prescott Bush, père et grand-père des deux présidents américains républicains George H.W. Bush et George W. Bush, fut un membre actif de l’American Birth Control League et trésorier, en 1947, de la toute première campagne nationale de l’organisation Planned Parenthood, connue aujourd’hui comme l’un des principaux groupes de défense du droit à l’avortement.

La division extrême de la politique américaine récente a donc conduit au maintien d’un mythe selon lequel le camp des pro-choix serait démocrate seulement et celui des anti-choix, républicain, ce qui ne correspond pas à la réalité. Les élections de mi-mandat en sont une vibrante démonstration. Cela fait du bien de le constater.

Plutôt que de batailler sur des fronts religieux martelant les interdits, les camps républicains attachés au droit à l’avortement et au libre choix des femmes sur leur santé reproductive ont milité autour des concepts de liberté de choix et de droit à la vie privée. Leur succès n’est pas sans rappeler l’importance qu’accordent les Américains, détenteurs symboliques d’une certaine idée de la « liberté », à cette idée phare de pouvoir réfléchir et agir en dehors du contrôle de l’État.

La bataille n’est pas terminée pour autant. Treize États américains interdisent totalement l’avortement. Dans plusieurs autres, de féroces batailles se jouent devant les tribunaux pour limiter ou conserver des droits. Les tribunaux travaillent sous l’oeil attentif d’une population qui a marqué son ascendant net pour le respect des droits des femmes, hors des joutes politiques.

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