Le combat de coqs

Avions-nous besoin de voir nos ministres de la Santé rouler des mécaniques tandis que nos systèmes de santé menacent d’imploser ? En s’invitant à une rencontre à Vancouver les mains vides, mais animé de sa « bonne foi », le ministre fédéral de la Santé, Jean-Yves Duclos, a fait le contraire de ce qu’il avait annoncé. Sa détermination à ne pas se laisser entraîner sur le terrain de l’argent aura eu raison de l’esprit de « collaboration » qu’il avait vendu à ses homologues des provinces et des territoires. Ceux-ci lui ont offert en retour un front impeccablement uni. Avec zéro gain pour les patients.

« La chicane, c’est mauvais », a déploré le ministre Duclos à l’issue de ces deux jours de négociation perdus, qu’il a pourtant lui-même quittés sans demander son reste. Il s’est même permis un coup de griffe aux premiers ministres des provinces et des territoires. À son avis, si la rencontre a échoué, c’est qu’elle a viré à la « bataille de coqs » entre les premiers ministres et le fédéral. Mais M. Duclos semble oublier que son propre chef ne s’est lui-même pas privé de souffler sur les braises. Jusqu’à faire sortir de ses gonds le premier ministre François Legault.

Justin Trudeau s’en est pris frontalement à son bouclier anti-inflation, preuve selon lui que les provinces ont plus de marge de manoeuvre financière qu’elles veulent bien l’admettre. La distribution de chèques aux contribuables coûtera 3,5 milliards de dollars au trésor québécois. Or, les provinces souhaitent que le fédéral assume une part plus importante du financement de la santé que les 22 % actuels (c’était 50 % à l’origine) et visent aujourd’hui une majoration à 35 %. Pour le Québec, cela signifierait 6 milliards de plus par année.

Le calcul de M. Trudeau, qui a cavalièrement invité Québec à revoir ses priorités, est démagogique. Le bouclier anti-inflation est une mesure ponctuelle née d’une situation exceptionnelle. Ce qui est au coeur des débats ici, le Transfert canadien en matière de santé (TCS), est récurrent, prévisible. Et personne, pas même le fédéral, ne nie qu’il accuse un certain retard, pour ne pas dire un retard certain. Surtout après l’épreuve d’une pandémie qui a eu des effets dévastateurs sur nos systèmes de santé déjà malades, et tandis que le vieillissement de la population s’accélère.

Le premier ministre Trudeau a raison sur une chose : pour les patients, la santé est moins une affaire d’argent « que de résultats » ; on a tous besoin « d’un système de santé qui fonctionne ». Mais voilà, les résultats (et les moyens pour y parvenir) ne sont pas ses affaires, ils sont strictement les affaires des provinces, tel que la Constitution le précise sans ambiguïté.

L’entêtement des libéraux fédéraux à régimenter le TCS en l’assortissant de cinq priorités (toutes excellentes au demeurant) fait ressortir le pire de leurs réflexes centralisateurs. La bonification sans condition a pourtant déjà été brandie par le gouvernement Trudeau en échange de meilleurs processus de redditions de comptes et d’un partage des données que tous les acteurs ont gracieusement accepté de mettre en branle, y compris le Québec, qui a depuis multiplié les initiatives en ce sens.

Que le ministre Duclos agisse aujourd’hui comme si cela ne lui suffisait plus sert l’esprit chicanier de son gouvernement en matière de partage des compétences. Cela vient surtout nourrir la bureaucratie d’une gourmandise sans nom qui fait des ravages dans nos réseaux de la santé sclérosés. Les provinces et territoires n’ont pas le luxe de perdre du temps dans une réforme qui viendrait se superposer à leurs chantiers déjà herculéens.

Il faut espérer que les provinces et territoires tiendront leur bout. Les fronts unis, on le sait, sont durs à maintenir, encore plus avec des gouvernements provinciaux aux intérêts aussi disparates que les nôtres. Diviser pour régner est une méthode éprouvée. Le risque que le front commun éclate dès que M. Trudeau commencera à déposer ses offres est grand. Le cas échéant, Québec connaît la chanson, lui qui a profité d’ententes asymétriques par le passé. Mais a-t-on encore besoin de passer par ces chemins de traverse ? Rendu où nous sommes, il serait plutôt temps de conclure que les patients ont trop à perdre pour s’embarrasser d’un fédéralisme aussi procédurier.

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