Accoucher dans la dignité

Il ne suffit pas de vouloir gonfler la panse de l’immigration, comme veut le faire avec un appétit démesuré le premier ministre canadien, Justin Trudeau, en visant 500 000 immigrants par an d’ici 2025. Encore faut-il être en mesure de les accueillir en tout respect des principes de respect de la vie et de la dignité. Ce n’est pas le cas actuellement, et cela a des impacts négatifs et dangereux pour la santé des femmes migrantes enceintes et celle de leur bébé.

Le Devoir relatait jeudi la triste histoire de cette femme migrante atteinte du VIH qui a transmis hélas le virus à son poupon, faute d’avoir été prise en charge suffisamment tôt par une équipe de suivi de grossesse. Sans couverture médicale officielle, en attente des précieux papiers donnant accès à la gratuité des soins, des patientes comme cette femme vulnérable et malade se retrouvent dans des situations périlleuses, indignes du Canada.

Les médecins et les spécialistes interrogés par la journaliste Isabelle Paré s’inquiètent de retrouver de plus en plus de ces cas d’immigrantes séropositives diagnostiquées ou prises en charge sur le tard, avec risques élevés de transmission du virus au foetus. De nos jours pourtant, lorsque les traitements antirétroviraux sont administrés rapidement, ce risque est quasi nul. À l’hôpital, les médecins constatent avec horreur que ces femmes sont victimes des trop longs délais d’attente que subissent désormais les migrants à leur arrivée au Canada.

Alors qu’ils devraient normalement avoir accès en 24 heures à l’entrevue officielle scellant leur statut de demandeur d’asile, et donnant accès à des soins de santé gratuits au Canada, l’attente est désormais de plusieurs mois. Pire, le test pour le VIH administré normalement à l’entrée, et dont le résultat doit être acheminé rapidement, tombe lui aussi dans l’abysse de l’attente indue. Des femmes migrantes séropositives enceintes sans moyens — et parfois sans conscience de leur état de santé — aboutissent à l’hôpital seulement au moment de l’accouchement. C’est beaucoup trop tard.

Cette situation a été maintes fois dénoncée et met en lumière un de nos formidables paradoxes canadiens. Pendant qu’il ouvre les vannes à l’immigration sans que son système d’accueil et d’intégration soit au point, le Canada se targue d’être un grand défenseur de la santé des femmes dans des pays où l’accès aux soins de santé est déficient. Le financement à l’appui de la santé des femmes et des filles à travers le monde représente plusieurs centaines de millions de dollars par année. Cela redore notre image à l’étranger sur le plan des droits internationaux, mais il y aurait peut-être lieu de s’ausculter d’abord. On constaterait vite que, chez nous, certains droits protégés par la Charte, comme celui à la vie, à la sécurité et à la liberté, sont fragiles.

Le Québec aussi devrait enfin franchir le pas qu’on attend de lui en cette matière. Dans un rapport publié cet été par la Régie de l’assurance maladie du QuébecPortrait des femmes enceintes sans couverture santé au Québec —, on apprend qu’en 2021, les hôpitaux du Québec ont reçu en salle d’accouchement 1363 femmes non admissibles au régime gratuit d’accès aux soins de santé. Pressé depuis longtemps par des groupes de défenses des intérêts des femmes et des migrants, le gouvernement du Québec a tout en mains dans ce rapport pour prendre enfin la décision de mettre fin à cette situation absurde, où des migrants se retrouvent dans les limbes de l’attente, de l’insécurité et de la précarité.

En juin 2021, Québec a donné accès à cette précieuse couverture santé pour les enfants de parents se trouvant en attente d’un statut officiel. Il affirmait alors n’avoir pas de portrait suffisamment précis pour pouvoir faire de même avec les femmes enceintes. La vérité est qu’il est impossible justement d’arriver à obtenir un portrait précis de la situation, l’absence de papiers officiels rendant difficile l’accès à certaines données. Quatre recommandations émanent de ce rapport, allant du statu quo à la couverture totale des soins. Il est à souhaiter que le Québec choisisse l’option la plus digne.

Car c’est bien de dignité que l’on prive ces femmes en leur interdisant des conditions favorables de suivi de leur grossesse. Contraintes à une forme de vie parallèle, elles se privent de soins souvent cruciaux — l’Organisation mondiale de la santé estime qu’un suivi de grossesse comprend 12 visites médicales —, qui peuvent permettre de détecter des anomalies et prévenir les risques de complications à l’accouchement. Forcées à des attentes indues et à une incertitude quant à des droits pourtant fondamentaux, ces femmes se demandent-elles dans quel pays elles ont atterri ? Sans doute pas le Canada qu’elles s’étaient imaginé.

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