Inflation et démocratie

Il y a un peu plus de deux ans, dans le discours du Trône qui suivait la prorogation du Parlement en août 2020, le gouvernement Trudeau déclarait pouvoir tabler sur de faibles taux d’intérêt pour les « décennies à venir ». Manifestement, cette affirmation était quelque peu présomptueuse. Avec une inflation qui frise les 7 % au Canada, on ne peut prédire jusqu’où la Banque du Canada poussera la hausse de son taux directeur ni combien de temps elle maintiendra sa poigne en appliquant une politique monétaire restrictive.

Dans son dernier énoncé économique, la ministre des Finances, Chrystia Freeland, prévoit que le pays entrera dans une période de croissance anémique, ce qui est conforme au scénario avancé par le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem, lorsqu’il a procédé à la hausse de 50 points de base du taux directeur la semaine dernière. C’est le scénario qui prévaudra si tout se passe bien. Pour faire bonne mesure, la ministre a tenu à présenter un scénario pessimiste qui fait état d’une inflation plus persistante, d’un resserrement monétaire plus prolongé et d’une récession « légère ». De fait, le portrait des finances publiques canadiennes et de l’économie canadienne s’avère tout de même rassurant dans les circonstances.

Il est heureux que la ministre des Finances n’ait pas cédé à la tentation d’annoncer de nouvelles initiatives coûteuses à court terme, forcément inflationnistes, à contre-courant de l’action de la banque centrale. L’énoncé économique s’en tient aux éléments contenus dans le dernier budget, ce qui fait qu’il est relativement neutre par rapport à la politique monétaire. Dans la foulée du dernier budget, Chrystia Freeland a vanté la « politique industrielle robuste » de son gouvernement. Cette politique, axée sur la transition vers la carboneutralité, comprend de nouveaux crédits d’impôt pour des technologies « propres » et la production d’hydrogène vert. Il faudra voir ce que ça signifie vraiment pour un pays qui demeure pétrolier. Comme l’a rapporté Le Devoir, cette aide ne servira pas à financer la construction de barrages hydroélectriques, comme l’envisage le gouvernement Legault. Elle sera rendue disponible pour de la petite hydraulique, mais aussi pour de petits réacteurs nucléaires modulaires, inclus dans la catégorie « propre ».

Dans son avant-propos, Chrystia Freeland a évoqué les ressources que détient le pays, notamment la potasse ainsi que les minéraux et métaux critiques, et les aliments qu’il produit pour la planète. « Et ce qui est essentiel, c’est que le Canada est la démocratie qui possède toutes ces ressources en abondance. » La ministre des Finances est revenue sur la nouvelle politique qu’elle a énoncée en matière d’affaires étrangères et de commerce international. « L’économie mondiale se trouve à un tournant important », a-t-elle soutenu. Elle entre « dans une ère de déplacement de la production dans des pays alliés — une époque où nos partenaires démocratiques et leurs plus importantes entreprises cherchent à délaisser les dictatures au profit des démocraties pour leur dépendance ».

C’est pourquoi le gouvernement Biden a délaissé sa politique du « Buy America » en matière de matériaux critiques et de véhicules électriques pour favoriser l’achat de produits nord-américains, a avancé Chrystia Freeland, ce qui a permis la signature au Canada d’accords avec des constructeurs d’automobiles et des fabricants de batteries d’envergure mondiale.

« Nos alliés comptent sur nous », a-t-elle poursuivi. C’est drôle, mais nous en apprenons davantage sur la politique étrangère du Canada avec Chrystia Freeland qu’avec le premier ministre Justin Trudeau ou encore la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly.

Dans nos pages, Jocelyn Coulon, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM) et un ancien du Devoir, mettait en garde contre le « monde idéalisé mais dangereux » de Chrystia Freeland, un monde dans lequel les démocraties occidentales couperaient les liens avec des régimes autoritaires comme la Russie et la Chine sans trop savoir quelles relations il leur faudrait entretenir avec des pays qui, sans être des dictatures à proprement parler, ne sont certes pas des modèles démocratiques, comme la Turquie et la Hongrie. Plusieurs experts appellent l’Occident à renoncer à changer le comportement des États et à ne pas ériger de nouveaux murs.

Ce changement de politique étrangère implique une profonde reconfiguration du commerce international. Et puisqu’il est question d’inflation, il y a lieu de se demander quel effet aurait sur le niveau de vie des populations ce regroupement des pays développés et démocratiques dans un bloc économique étanche. La question se pose quand on sait jusqu’à quel point l’Occident profite de la main-d’oeuvre bon marché de pays soumis à des régimes autoritaires, à commencer par le géant chinois.

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