Les 12 travaux du ministre Dubé

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, se voit lancer un défi titanesque. Comme pour Astérix devant ses 12 travaux, voilà qu’on lui demande de résorber en un temps record la crise des urgences engorgées, une problématique sur laquelle nombre de ses prédécesseurs ont été recalés. Et pour comble de difficulté, il doit faire de la magie alors qu’on nage en pleine pénurie de personnel et que le vieillissement de la population annonce une augmentation des besoins.

C’est donc mi-cynique — pourquoi cela fonctionnerait-il cette fois ? — et mi-optimiste — mais si cette fois ça fonctionnait ? — qu’on observe la cellule de crise mise en place par le ministre Dubé. Elle vient de livrer ses premiers fruits. Trois mesures ont été annoncées mardi en réponse au cri du coeur que les chefs des urgences des hôpitaux de la grande région de Montréal ont lancé, et deux fois plutôt qu’une. Ceux-ci affirment que la situation a désormais atteint le « point de rupture » et que les conséquences affecteront la sécurité des patients, si ce n’est déjà fait.

Avec des taux d’occupation frisant les 200 %, les urgences craquellent. Des malades en attente de services urgents poireautent un temps indu dans les corridors pendant qu’aux étages, des patients occupent des lits inutilement, puisqu’ils n’ont plus besoin des soins qu’offre l’hôpital, mais attendent une place d’hébergement qui ne vient pas. C’est la quadrature du cercle, version soins de santé. Ajoutez à cela une pénurie d’infirmières, le manque de 1000 médecins et du personnel qui s’épuise à tourner dans un système dysfonctionnel, et le tableau du point de rupture est complet.

Christian Dubé s’est fait les dents sur une pandémie, et il s’est exécuté de manière plutôt solide. Il semble aborder les défis de la santé de façon pragmatique, selon une approche terrain. Cela le rapproche sans doute des solutions, car le régime de protection à tous crins de la bureaucratie crasse n’a visiblement rien donné dans le passé, au point où le ministre Dubé, avec franchise, disait des mesures qu’il enclenche cette semaine que « ce sont des solutions qu’on connaît depuis longtemps, mais qu’on n’a pas implantées ». C’est à faire frissonner. Les défis qui l’attendent sont imposants : désengorger les urgences, atténuer les effets de la pénurie de personnel, trouver des ressources en hébergement, bonifier l’offre de soins à domicile, permettre à tous les Québécois qui le désirent d’avoir accès à un médecin de famille. Entre autres choses !

La cellule de crise a donc pondu trois idées : au bout du 811, offrir aux 0 à 17 ans malades un accès à un rendez-vous ; ouvrir deux nouvelles cliniques d’infirmières praticiennes spécialisées (IPS) dans la métropole ; créer 1700 places en CHSLD ou en ressources intermédiaires (RI) pour libérer des lits occupés sans raison à l’hôpital. Ces solutions en apparence très salutaires ne se heurteront-elles pas tôt ou tard au mur du manque d’effectifs ? Comment les médecins, déjà sollicités depuis le printemps pour l’aventure du Guichet d’accès à la première ligne (GAP), trouveront-ils de nouvelles plages horaires pour les rendez-vous que la ligne 811 proposera pour les enfants ? C’est un mystère auquel on veut croire.

Et si on veut y croire, c’est pour le citoyen, qui finira sous peu par se croire dans « la maison qui rend fou » (une référence aux 12 travaux d’Astérix) à chercher LE médecin dans des dédales bureaucratiques à faire perdre tout espoir. Pourrait-on le blâmer, ce pauvre patient malade et désespéré de trouver à quelle porte frapper, d’aller se perdre dans l’attente lugubre de l’urgence même si son malaise ne le justifie pas, parce qu’il n’a pas trouvé mieux que cette zone de la dernière chance obligée de l’accueillir ? Un patient sur deux choisit l’urgence faute de mieux, et il ne vient qu’encombrer des urgentologues qui s’inquiètent de ne plus être en mesure de bien soigner les « vrais » cas urgents.

Mais, encore une fois, peut-on blâmer ces patients errants ? Certains — les chanceux — ont un médecin de famille, mais ils n’arrivent jamais à le voir lorsque ça urge, car seuls les rendez-vous pris trois mois d’avance leur sont accessibles. D’autres, les orphelins, espèrent être « appelés » depuis des mois pour se faire offrir la gestion médicale par équipe, cette nouvelle prise en charge collective, qui signe l’échec de la politique du médecin par citoyen. Entre ces catégories officielles, il y a tous ceux qui ne sont nulle part et qui composent tous les numéros dans l’espoir d’accéder à un omnipraticien, parfois simplement pour renouveler une ordonnance.

Pendant que le malade, peu importe la gravité de son malaise, s’use à chercher le bon soin au bon endroit au bon moment, les employés du réseau de la santé essaient sans doute eux aussi de garder le cap et l’espoir qu’un jour les problèmes s’amenuiseront. La désertion du réseau par du personnel excédé et épuisé ne viendrait qu’aggraver la situation. Espérons que la cellule de crise sera connectée sur le réel afin que son plan de match voie vraiment le jour.

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