La trop courte victoire de Lula

Victoire cruciale pour la gauche, certes, que celle de Luiz Inácio Lula da Silva à la présidentielle brésilienne, mais victoire acquise sur le fil avec une infime majorité de 50,9 % des voix. Une courte, trop courte victoire que le sortant d’extrême droite, Jair Bolsonaro, instrumentalisera forcément, lui qui n’a cessé depuis des mois de menacer de ne pas rendre le pouvoir en cas de défaite. La bouderie dans laquelle il s’est enfermé depuis l’annonce des résultats, dimanche soir, ne fait que propager l’insécurité et alimenter le ressentiment de ses sympathisants contre Lula, ce qui est loin de laisser présager une saine transition des pouvoirs. Les plus inquiets évoquent la possibilité d’un coup d’État, ce qui est impensable pour nous. Mais comme le fit Donald Trump, entre sa défaite électorale du 3 novembre 2020 et l’entrée en fonction de Joe Biden, le 20 janvier suivant, Jair Bolsonaro ne se privera pas d’user de son ample capacité de nuisance d’ici le 1er janvier prochain, date à laquelle l’élu Lula deviendra officiellement président pour la troisième fois.

Derrière la victoire à l’arraché de Lula, il y a que Bolsonaro (49,1 % des votes) a presque été réélu, malgré tout. Malgré sa gestion négationniste d’une crise pandémique qui a fait plus de 680 000 morts. Malgré le fait que près de la moitié des 215 millions de Brésiliens vivent aujourd’hui dans la pauvreté. Malgré l’accélération du saccage de l’Amazonie, poumon de la planète, qu’il a encouragé au nom des intérêts de l’agrobusiness et sur fond de mépris pour les peuples autochtones. Malgré tous les soupçons de détournement de fonds qui pèsent contre lui.

Difficile à expliquer, mais pas inexplicable. Bolsonaro est porteur d’un discours anticommuniste primaire (lire de l’opposition à la plus élémentaire des justices sociales) qui imprègne encore de larges pans des sociétés latino-américaines et des milieux des affaires. Il est le héros des nostalgiques de la dictature militaire et le porte-voix ultraconservateur de l’intolérance des évangéliques — un électorat clé, comme aux États-Unis. Champion manipulateur des réseaux sociaux, il a réussi à incarner ce populisme antisystème et antimondialisation dont trop de politiciens dans le monde tirent profit, normalisant les pires préjugés… tout en divertissant leur auditoire. Et si donc Bolsonaro est la version 2.0 de la longue histoire de l’extrême droite brésilienne, il est aussi le monstrueux aboutissement d’une transition démocratique rongée par la corruption et l’impéritie de la classe politique. Il en faudra, de l’intelligence politique à Lula, qui traîne aussi ses casseroles, pour sauver des eaux cette transition qu’il avait su articuler avec succès pendant les années dorées de ses deux premiers mandats présidentiels (2003-2011). Y arrivera-t-il ? Ses opposants l’abhorrent toujours autant, même si, après avoir passé 580 jours en prison pour corruption à la suite d’une enquête policière (Lava Jato) qui tenait finalement de la vendetta politique, les accusations portées contre lui ont été annulées en mars 2021.

Bolsonaro dispose à plus d’un égard d’une capacité de nuisance. On l’a immédiatement vu dimanche quand la puissante Police fédérale des routes, choyée ces dernières années par le pouvoir, a bloqué des voies de circulation dans le Nordeste, fief de Lula, empêchant de fait des électeurs d’aller voter.

Au reste, Bolsonaro continue d’être bien armé sur le plan politique, même après avoir perdu : aux législatives du 2 octobre dernier, son Parti libéral est devenu la première formation au Congrès, obtenant près de deux fois plus de sièges que la coalition hétéroclite rassemblée autour du Parti des travailleurs (PT) de Lula. Ensuite, les bolsonaristes l’ont emporté au poste de gouverneur dans les États de Rio de Janeiro, du Minas Gerais, de Brasília et de São Paulo, le plus riche et le plus peuplé du pays.

De quels progrès démocratiques sera capable le président Lula dans ce Brésil déchiré ? Il promet de mettre fin à la déforestation de l’Amazonie, cependant que le Congrès est peuplé de parlementaires dont les campagnes sont financées par l’agronégoce. Il a promis de relancer toute une série de mesures sociales, comme le programme anti-pauvreté Bolsa Família que son gouvernement avait fameusement mis sur pied dans les années 2000, mais avec quel argent les financera-t-il ?

Les pots cassés par la régression bolsonariste ne seront pas faciles à recoller.

Dans cette entreprise de reconstruction, le PT aura par ailleurs intérêt à faire des efforts de renouvellement. À 77 ans, Lula est la figure tutélaire du parti, mais on ne peut pas dire qu’il en soit l’avenir. Huitième économie mondiale, ce Brésil penchant à nouveau à gauche aurait aussi avantage à développer des solidarités régionales en matière de développement social, dans un contexte où une nouvelle « vague rose » déferle sur l’Amérique latine — au Mexique, en Colombie, au Chili, en Argentine… Les défis sont communs et immenses, les marges de manoeuvre sont partout étroites.

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