Qui veut la peau du cinéma québécois?

La question paraît excessive ? Si on s’en tient à la décision de Radio-Canada de larguer le Gala Québec Cinéma sans en glisser un mot à l’industrie ou à son partenaire, elle l’est. D’autant que le gala télévisuel est un genre en perdition, victime d’un désamour qui appelle à faire table rase. Cela admis, il faut élargir le regard. Lancée sur Twitter par la cinéaste Myriam Verreault, derrière l’admirable Kuessipan, cette question frontale ouvre sur une succession de brèches qui surlignent la rudesse de la société d’État à l’égard d’un cinéma encore dans ses relevailles.

La pandémie a donné un coup de Jarnac aux salles de cinéma, théâtre des premiers espoirs de nos cinéastes. Déjà en perte d’affluence avant les confinements successifs, elles n’ont repris qu’une fraction de leur assistance : 7 millions d’entrées en 2021 contre 18,7 en 2019. Or, rappelle Myriam Verreault, les gels successifs ont aussi vu la suppression du Fonds Harold Greenberg par Bell Media, de même que la fermeture du plus important distributeur de films québécois, Films Séville.

Les froids pandémiques auront aussi été les témoins impuissants de l’amputation d’une partie des budgets des ciné-clubs par la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) et de la poursuite de l’effacement progressif du documentaire. Sans oublier l’érosion de la part du financement versé aux productions francophones par Téléfilm Canada, de 39 % à 33 %. Qui veut la peau du cinéma québécois, donc ? Sans doute personne, mais on cherche en vain les amis qui lui veulent du bien. Et Radio-Canada n’est pas de ceux-là.

On en trouve une illustration parfaite dans sa promesse de consolation à Québec Cinéma. La télé publique a elle-même enfoncé les premiers clous dans le cercueil du gala en le déplaçant en juin et en lui imposant un carcan dont elle devrait avoir l’honnêteté de partager l’échec. Réserver un soir dans la programmation d’une émission de variétés qui n’a aucune grammaire cinématographique ni inclination particulière pour célébrer notre septième art, ça dépasse la mesure.

La directrice générale de la Télévision de Radio-Canada, Dany Meloul, a répondu aux hauts cris de l’industrie en lui demandant de faire confiance à la volonté de la SRC de continuer à faire rayonner les films d’ici. Cette formule, d’autres milieux échaudés comme le théâtre, la danse et plus récemment l’opéra y ont goûté. Personne ne veut jouer dans ce film-là.

Le moteur culturel a fait ronronner de nombreux rendez-vous radio-canadiens prisés. Or, cela fait un certain temps que la société d’État se contente du minimum sur le front du cinéma. Nos films se font de plus en plus rares en ondes, que ce soit sur ICI Télé ou Artv. Quand ils le sont, c’est très souvent à des heures d’un ridicule consommé.

Si au moins cette « discrétion » servait la migration en ligne. Selon l’Observatoire des technologies médias, le quart des Québécois ne jure que par la télé numérique, un autre quart reste fidèle à sa chère télé traditionnelle tandis que tous les autres optent pour un mode hybride. Mais l’offre en ligne de Tou.tv n’a pas grand-chose pour faire rougir la concurrence.

Québecor a vu le marché à prendre. Fort d’Éléphant : mémoire du cinéma québécois, qui tient déjà à bout de bras un pan de notre patrimoine cinématographique avec son répertoire de quelque 250 trésors, le géant ne cache pas l’appétit de son Club Illico qui compte déjà de belles prises comme Babysitter et Niagara. Crave aussi mise sur ce marché. Et cela lui réussit fort bien. Norbourg, Nouveau-Québec,Bootlegger ou Souterrain ont tous trouvé refuge dans le ventre du service de vidéo sur demande de Bell, qui offre ces jours-ci 99 films québécois rassemblés dans une collection qui leur est consacrée.

En cherchant fort, on trouve bien sûr de belles choses sur Tou.tv (comme ces jours-ci Antigone et Matthias et Maxime). Mais l’offre y est moitié moindre, la part de nouveautés moins grande et il n’y a pas de catalogue pour les rassembler. Ça reste mieux que sur TeleQuebec.tv, où l’on retrouve tout juste une douzaine de films québécois sur demande.

Mais est-ce pour autant digne d’un service public dont le mandat accordé par le CRTC le destine à « contribuer activement à l’expression culturelle » ? On en doute. Le gala a fait son temps, soit, mais les devoirs de Radio-Canada à l’égard du cinéma québécois ne se résument pas à cette vitrine en panne. Une cinématographie nationale se partage et se célèbre.

Pour cela, il faut minimalement des diffusions à heure de grande écoute et un catalogue en ligne concurrentiel. Et, oui, aussi des espaces de célébrations, a insisté vendredi la SODEC qui invite la SRC à sortir du cadre par le biais d’une intéressante « passerelle créative en fiction Web, télé, ciné ».

Plus largement, cet épisode rappelle la nécessité d’une réflexion en profondeur entourant les mandats du diffuseur public dont il s’éloigne sans vergogne pour jouer sur le terrain d’une concurrence qui ne joue pas au même jeu que lui. Idem pour ses généreuses sources de financement dont il abuse en épousant les contours du privé dans ses choix et ses stratégies, alors qu’il devrait plutôt s’en servir pour dynamiser une mission publique dont il semble ici avoir perdu le sens premier.

À voir en vidéo