Les serres et le béton

L’entreprise GoodLeaf, dont le principal actionnaire est la multinationale canadienne McCain, a bétonné près de 12 hectares de terres arables à Longueuil pour ériger une serre hydroponique verticale, véritable usine à laitues et à petites pousses. En vertu de ses règles, la Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ) a donné son imprimatur à ce projet d’agriculture industrielle nouveau genre, ce qui a entraîné la destruction d’une excellente terre agricole d’une superficie équivalente à une vingtaine de terrains de football.

Comme l’a révélé Le Devoir, c’est en octobre 2021 que TruLeaf, de Nouvelle-Écosse, la société mère de GoodLeaf, a acquis pour 2,27 millions de dollars les terres agricoles détenues par la Ville de Longueuil, qui les louait à des agriculteurs locaux. La transaction porte sur 38 hectares, dont le tiers seulement sert à la serre. Il y a donc de l’espace pour l’expansion de la multinationale.

Dans un premier temps, l’entreprise s’est servie d’une coquille québécoise. Puis, immédiatement après, l’entité néo-écossaise a avalé le tout. C’est par le truchement de la Loi sur l’acquisition de terres agricoles par des non-résidents, administrée par la CPTAQ, que la filiale de McCain a pu mettre la main sur ce lot. En principe, seuls des résidents du Québec peuvent acheter des terres agricoles. Or, la Loi permet des exceptions pour un maximum de 1000 hectares par an.

À la fin de 2020, le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, André Lamontagne, a lancé la Stratégie de croissance des serres au Québec 2020-2025, qui visait à doubler la superficie des serres de fruits et légumes en cinq ans. L’objectif général est d’augmenter l’autonomie alimentaire du Québec sur les marchés local, régional et national. Elle prévoit l’octroi de subventions et le remboursement partiel de la facture d’électricité.

Cette serre surdimensionnée de McCain soulève plusieurs problèmes. La multinationale projette d’exporter une partie de sa production dans le nord-est des États-Unis et en Ontario, ce qui ne contribue pas à améliorer notre autonomie alimentaire. Fournir de l’hydroélectricité pour exporter de la verdure aux États-Unis en automne et en hiver n’est assurément pas l’utilisation la plus judicieuse de cette ressource aujourd’hui précieuse. En outre, parce que la filiale de McCain est établie sur une terre agricole, elle bénéficiera sans doute du programme de remboursement des taxes municipales comme tout autre producteur agricole établi au Québec. Subventionner McCain et ainsi concurrencer les plus petits producteurs serricoles d’ici dans nos marchés d’alimentation n’est pas l’idée du siècle.

L’autre enjeu, c’est la disparition des terres agricoles. Les serres hydroponiques, contrairement aux serres construites à même le sol, sont en fait de vastes bâtiments dallés de béton. Il tombe sous le sens qu’il ne faudrait pas autoriser la construction de nouvelles serres bétonnées sur des terres de qualité et, de surcroît, exploitées.

On peut se demander quelle est la différence entre l’usine serricole de McCain à Longueuil, avec la circulation de camions semi-remorques associée, et une autre usine d’envergure sise dans un parc industriel. Il est vrai que si McCain s’était installée dans un parc industriel, elle aurait payé son terrain beaucoup plus cher et n’aurait pas eu le droit au remboursement de taxes municipales. Décidément, McCain a fait une bonne affaire.

Dans cette histoire, les règles de la CPTAQ et les lois qu’elle applique ont été observées. Or, l’autonomie alimentaire du Québec ne passe pas par la venue de multinationales exportatrices. L’objectif de la stratégie gouvernementale est louable, mais l’enfer est pavé de bonnes intentions.

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