Le pire au bout de l’attente

Des patients meurent chaque jour, et même la meilleure médecine n’y peut rien. Au Québec toutefois, il est aussi possible de souffrir de complications ou même de mourir parce que la meilleure médecine s’est enlisée dans les turpitudes de notre réseau en détresse, comme l’illustre la mort indigne d’un homme de plus de 70 ans des suites d’un anévrisme de l’aorte, après avoir passé 16 heures aux urgences sans avoir été vu par un médecin.

Le pire, c’est que cela pourrait se reproduire à la grandeur du réseau, a tonné le président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec lorsqu’il a été interrogé par Radio-Canada. La situation s’est tellement dégradée dans nos urgences, estime le Dr Gilbert Boucher, que la population qui y transite et y séjourne (la durée moyenne de séjour sur civière a atteint un record de près de 17 heures l’an passé) est aujourd’hui « à risque ».

La formule saisit. Pourtant, ce n’est pas la première fois que les urgentologues crient à l’aide. En juin, une soixantaine de médecins-chefs aux urgences avaient pris le clavier pour dénoncer la détérioration de leurs services. Ils disaient déjà alors pouvoir dénombrer « plusieurs décès potentiellement évitables […] faute d’accès à une civière et aux soins requis ». Lundi après-midi, la moyenne québécoise du taux d’occupation aux urgences était de 123 %, avec seize établissements affichant des taux dépassant 150 %. Douze régions affichaient des taux d’occupation dits « très élevés ».

En grec ancien, pharmakon désigne à la fois le poison et le remède. Connue pour qualifier notre pharmacopée, tantôt bénéfique, tantôt préjudiciable, selon les dosages utilisés, l’analogie s’étire aujourd’hui aisément à nos urgences déréglées. Il faudrait au moins commencer par l’admettre frontalement au lieu de cultiver l’art de la litote et de l’esquive comme on le fait au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) ces jours-ci.

Même les ruptures de service continuent parfois de faire l’objet de réécriture, comme en témoigne l’exemple de la fermeture temporaire partielle de l’urgence de l’hôpital du Suroît à Salaberry-de-Valleyfield, révélé la semaine dernière par Le Devoir. Aux aurores, des patients se sont cogné le nez sur une affiche stipulant « Fermeture temporaire de l’urgence ». Une erreur, a plaidé le CISSS de la Montérégie-Ouest, qui nie même que l’urgence ait été fermée durant la nuit.

On peut bien accorder cette petite vite lexicale et logistique aux gestionnaires qui tiennent à bout de bras l’ingérable. Cet arbre n’en cachera pas moins l’étendue de la forêt. Avec des taux d’occupation dépassant alors les 200 % (et 147 % lundi) à l’hôpital du Suroît, le travail des urgentologues est si difficile que, oui, disons-le sans détour, la qualité des soins pourrait être hypothéquée. Il est là, le noeud, pas seulement dans la rupture ou non des services.

Nos urgences sont ainsi faites que lorsqu’elles s’encrassent ou tombent, elles entraînent tout le reste du réseau public avec elles. Plus de 22 000 patients québécois sont en attente d’une opération depuis un an ou plus, d’après le MSSS. Quant à la première ligne, c’est une passoire avec un peu plus de 800 000 patients en attente au Guichet d’accès à un médecin de famille en août dernier. Chaque crise nous éloigne de la possibilité d’un rattrapage.

La débandade touche jusqu’aux hôpitaux pédiatriques. Comme le rapportait La Presse, le CHU Sainte-Justine fait face à une crise sans précédent en raison d’une pénurie de personnel persistante couplée à la virulence des affections respiratoires chez les tout-petits. Même au pire de la pandémie, le MSSS avait su déployer assez d’énergie pour protéger cette clientèle vulnérable. Idem pendant les vagues grippales.

Pas cette fois, alors qu’on navigue dans la purée de pois sans instruments. Inspiré des cliniques grippales, le très efficace réseau de cliniques désignées pédiatriques déployé il y a un an pour désengorger les urgences a été démantelé au grand désespoir des parents qui y avaient trouvé une structure fiable et prévisible. Cette formule de crise est pourtant connue et éprouvée. Pourquoi attendre avant de la relancer ? Le ministre de la Santé n’a-t-il pas les coudées franches ?

Le printemps dernier, pour défendre son décrié projet de loi 28 visant à mettre fin à l’état d’urgence sanitaire, Christian Dubé avait beaucoup insisté sur la nécessité de garder une « agilité » en prévision de vagues de COVID potentielles, notamment sur le front de la main-d’oeuvre. « Tout petit » et « très simple » à son avis, cet outil législatif est encore valide jusqu’au 31 décembre. Ne pourrait-on pas s’en servir pour faire sauter quelques verrous supplémentaires afin d’administrer quelques électrochocs de-ci de-là, notamment sur le front de la pénurie de main-d’oeuvre ?

COVID, pas COVID, l’urgence, c’est maintenant. La refondation du système de santé, si chère à M. Dubé, et en laquelle le réseau veut bien croire — à raison —, n’a aucune chance de même décoller si on ne prend pas la peine d’éteindre les feux actuels.

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