Les incapables

Il n’a fallu que quelques jours d’audiences de la Commission sur l’état d’urgence pour qu’émerge le portrait saisissant de la formidable incurie dont ont fait preuve les forces policières pendant le siège exercé à Ottawa par le Convoi de la liberté.

Présidée par le juge Paul Rouleau, cette commission d’enquête publique est un passage obligé prévu dans la Loi sur les mesures d’urgence qui a remplacé, en 1988, la Loi sur les mesures de guerre de sinistre mémoire. Elle doit déterminer si l’utilisation de ce moyen extrême par le gouvernement Trudeau, le 14 février dernier, 18 jours après l’arrivée des premiers camions des manifestants du Convoi de la liberté, était justifiée. Le gouvernement fédéral ne peut recourir à cette loi — c’est la première fois qu’il le fait — que dans une situation de crise causée par des menaces à la sécurité du Canada d’une gravité telle qu’elle constitue une situation de crise nationale. La commission, qui a amorcé ses travaux le 13 octobre, doit entendre les témoignages de quelque 65 personnes, dont le premier ministre Justin Trudeau, et s’étendre encore cinq semaines.

On a appris qu’avant l’arrivée du convoi, le Service de police d’Ottawa (SPO) avait reçu un rapport de renseignements de la Police provinciale de l’Ontario le prévenant que les manifestants pouvaient embouteiller les environs de la colline du Parlement pendant une longue période de temps. Trois jours avant l’arrivée des manifestants, l’Association des hôtels d’Ottawa Gatineau a envoyé une copie d’un courriel d’organisateurs du convoi qui recherchaient des chambres d’hôtel qu’occuperaient jusqu’à 10 000 personnes pour une période 30 à 90 jours. Malgré tout, le maire, tout comme la police, estimait que la manifestation ne durerait qu’une fin de semaine, peut-être quelques jours de plus.

Dès les premiers jours, le SPO a été dépassé par les événements, n’osant pas utiliser ses pouvoirs habituels pour faire respecter l’ordre, c’est-à-dire distribuer des contraventions ou encore procéder à des arrestations. Devant des gens d’affaires de la région, le chef du SPO, Peter Sloly, a affirmé, au coeur des manifestations, qu’il avait aussi peur qu’eux, a rapporté un témoin. Une police qui a peur et qui n’agit pas, ce n’est guère rassurant. Peter Sloly, qui a brillé par son incompétence, a d’ailleurs remis sa démission avant la fin de l’occupation.

Et que dire de la passivité du gouvernement ontarien et du premier ministre Doug Ford, qui s’est fait évanescent durant la crise, comme si la ville d’Ottawa ne faisait pas partie de l’Ontario et était un protectorat du gouvernement fédéral. Disons qu’au Québec, si un premier ministre ou encore un ministre de la Sécurité publique abandonnait ainsi ses responsabilités et ses prérogatives au pouvoir central en temps de crise, son avenir politique serait compromis. Doug Ford a été réélu haut la main quelques mois plus tard. Ça en dit long sur une certaine conception des provinces considérées comme de simples entités administratives dépendant d’Ottawa.

Bien que les circonstances ne soient pas les mêmes, à Québec, les choses se sont passées bien autrement et n’ont pas dégénéré. Au début de février, le maire Bruno Marchand et le Service de police de la Ville de Québec ont réussi à maintenir l’ordre, tout en respectant le droit de manifester, lors d’une version plus modeste du convoi. Ils avaient une stratégie bien arrêtée et avaient établi une communication claire avec les organisateurs de la manifestation.

Dans une transcription d’une conversation téléphonique entre Justin Trudeau et le maire d’Ottawa qui a été remise à la commission, le premier ministre déplore que Doug Ford se cache et ne prend pas ses responsabilités pour des raisons politiques. Il est vrai que Pierre Poilievre, alors candidat à la chefferie de son parti, et des députés conservateurs de la Chambre des communes ont fait copains-copains avec les contestataires, bien que certains des agissements des manifestants fussent carrément illégaux. Il faut croire que Doug Ford ne voulait pas non plus se mettre à dos cette frange de son électorat.

Il est évidemment trop tôt pour avoir une idée de la conclusion à laquelle le juge Rouleau arrivera au terme des audiences. Son rapport doit être déposé en février prochain au plus tard. Le Convoi de la liberté représentait-il une menace à la sécurité du Canada à ce point grave que le recours à la Loi sur les mesures d’urgence s’imposait ? Chose certaine, quand la police municipale est incompétente et incapable, que la police provinciale intervient trop tard, que le gouvernement provincial n’assume pas ses responsabilités, des manifestants inspirés par une forme d’anarchisme libertarien se sentent encouragés à poursuivre leur combat, surtout s’ils jouissent de l’appui direct ou tacite de politiciens soi-disant respectables. Et ça ouvre la porte à l’intervention du gouvernement fédéral.

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