Les échappés du suicide chez les jeunes

« Comment on fait pour échapper un enfant ? Elle est où, la faille ? »

Cette question déchirante que pose Carole Thibodeau, endeuillée de sa joviale et ensoleillée Kelly Ann, morte à 14 printemps, résume à elle seule l’ampleur du chantier qu’il reste à accomplir en matière de suicide chez nos jeunes. Les statistiques ont eu beau fléchir sous l’impulsion de diverses mesures concertées, il nous reste un important bout de chemin à faire pour resserrer le filet de protection. Et il est d’autant plus crucial de s’y atteler maintenant que la croissance de la détresse émotionnelle dans ce groupe d’âge suit la courbe inverse.

Héritage toxique d’une pandémie qui refuse de s’éteindre doublée d’une ère numérique impitoyable sur les corps comme les esprits, surtout ceux des plus jeunes, cette détresse est bien documentée. Elle touche de plein fouet une jeunesse que nous avons l’indolence de laisser très souvent sur la voie de desserte pour pallier le plus pressé. Or, s’il est un élément accablant qui ressort de l’enquête de notre reporter Jessica Nadeau, qui a épluché les dossiers des 546 mineurs qui se sont enlevé la vie au Québec depuis l’an 2000, c’est bien la valeur du temps, justement. Pour certains, ce temps s’étirera indûment entre le moment où la détresse commence à faire son nid et son installation à demeure. Jusqu’au pire.

Couplé aux ruptures de services persistantes, aussi chroniques que désespérantes, ce temps que l’on perd nourrit un ennemi intérieur dangereux : le phénomène des portes tournantes. En santé mentale, c’est un fléau qui fait inlassablement les manchettes. Encore il y a quelques jours, il avait les traits d’Amélie Champagne, 22 ans, dont la détresse inapaisée a ému le Québec entier.

On pourrait croire que nos enfants et nos ados, à un âge aussi fondateur, sont davantage à l’abri. Il n’est en rien. Sur la liste que Québec met à jour chaque semaine, les jeunes forment près du tiers des 20 793 personnes qui attendaient mardi des soins en santé mentale. Ils pèsent donc là bien plus lourd que leur poids démographique. Et ce chiffre ne prend pas en compte toutes les familles, impossibles à dénombrer, qui, à force de crier dans le désert, ont tourné leurs espoirs déçus vers un privé lui aussi surchargé.

Troublants sont d’ailleurs ces trop rares chiffres qui refusent d’englober un mal débordant largement des admissions en première et deuxième lignes. Les coroners, dossier après dossier, rappellent pourtant la nécessité de connaître l’ennemi dans ses plus fins détails. Voilà des décennies qu’on réclame une ventilation plus fine. Il n’y a pas de raison de tolérer pareil flou.

Sans l’exercice patient du Devoir, on ne saurait pas jusqu’à quel point les enfants placés sous la Direction de la protection de la jeunesse (59 sur les 546 dossiers épluchés, soit près de 11 %) et les jeunes Autochtones (un jeune Québécois sur cinq décédés par suicide était autochtone) sont surreprésentés dans ce bien triste tableau. Pour eux, il faudrait pourtant multiplier les approches adaptées.

Notre enquête montre également que certains électrochocs administrés au fil des ans l’ont été en vain auprès des jeunes. Une part congrue de leur vie se noue et se dénoue en ligne. Or, les ressources y sont encore embryonnaires. Il y a donc un sérieux rattrapage à faire sur ce plan. Dont un bras de fer impitoyable à gagner contre Google, qui, lorsqu’un internaute entre le mot « suicide » dans la barre de recherche, s’entête à le diriger vers une ligne téléphonique canadienne qui ne fonctionne pas au Québec.

Notre recension montre heureusement de belles victoires. Ainsi, les garçons, qui étaient surreprésentés par rapport aux filles, ont vu cet écart diminuer dans les dernières années. Les mesures mises en place leur parlent juste et bien, et c’est tant mieux. Mais il ne faudrait pas négliger les filles, que des pointes de résurgence guettent au point où l’INSPQ observait en janvier dernier que c’est chez elles que le nombre de visites à l’urgence pour des idées suicidaires et des tentatives de suicide a le plus augmenté.

Le gouvernement caquiste a fait montre d’une réelle sensibilité en proposant une stratégie nationale de prévention du suicide solide et en désignant un ministre délégué à qui il a ainsi offert de l’espace pour affronter ce monstre. Espérons que, dans son casse-tête pour caser tous ses élus ministrables, François Legault prévoira cette fois aussi des forces réservées à la santé mentale. Et, surtout, qu’il les dotera d’armes à la hauteur des défis qui les attendent.

On a l’impression que nos jeunes ont la vie devant eux. C’est vrai, mais ils arborent déjà des stigmates (allô, la crise climatique ; allô, l’inflation ; allô, le harcèlement en ligne) qu’on a tendance à banaliser et qui nécessitent un arsenal autrement plus sophistiqué. Comme on a un jour décrété que nous ne voulions plus que nos proches vivent et meurent dans l’indignité, il serait grand temps qu’on trace une ligne semblable en matière de santé mentale. Parce que vivre et mourir dans la détresse est tout aussi inacceptable.

Besoin d'aide?

Si vous pensez au suicide ou vous inquiétez pour un proche, des intervenants sont disponibles en tout temps au 1 866 APPELLE (1 866 277-3553), par texto (535353) ou par clavardage ( www.suicide.ca ).


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