Continuons… sans oublier d’avancer

Le Devoir poursuit la tradition éditoriale en exprimant ses préférences pour les élections du 3 octobre. Dans le respect de la liberté de conscience de nos lecteurs, nous profitons de l’occasion pour rappeler nos valeurs et nos principes.

Lors des élections de 2018, Le Devoir n’avait pu trouver de bonnes raisons d’appuyer la Coalition avenir Québec (CAQ). Notre jugement sur la place qu’elle accorderait aux services publics était lapidaire, la CAQ donnant l’impression de vouloir sabrer la fonction publique et de reprendre le combat libéral pour l’austérité. Ce ne fut pas le cas.

François Legault en aura surpris plus d’un en campant son action dans un respect pragmatique de l’héritage social-démocrate du Québec qui n’aurait pas déplu à un Bernard Landry. Profitant d’une conjoncture favorable en raison de la prudence fiscale du précédent gouvernement libéral et de la performance économique du Québec, le gouvernement caquiste a réinvesti dans les missions sociales principales de l’État. Dans les quatre dernières années, le budget de la santé a grimpé à 55,8 milliards (une hausse de 12,8 milliards), celui de l’éducation et de l’enseignement supérieur est passé à 29,3 milliards (une hausse de 6 milliards) et celui de la culture est monté à 1,8 milliard (une hausse de 600 millions).

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Le budget global de l’État est de 138,5 milliards de dollars, en hausse de 25 % depuis l’élection de François Legault. L’effectif à temps complet de la fonction publique était de près de 61 300 postes en 2020-2021, soit près de 3000 emplois de plus qu’au début de son mandat. François Legault aura confondu les sceptiques qui l’attendaient en dégraisseur de l’État-providence à telle enseigne qu’il faut chercher là, chez les conservateurs déçus, une grande partie de ce qui explique l’émergence fulgurante du Parti conservateur du Québec (PCQ). Son chef, Éric Duhaime, a mené une campagne juste assez respectueuse des institutions démocratiques pour rendre acceptable son entrée à l’Assemblée nationale, malgré les limites évidentes de son programme libertarien.

À l’inverse, M. Legault a mené une campagne pitoyable, à l’intersection de l’exaspération et des gaffes. Ses propos controversés sur des questions identitaires et sur l’immigration sont réducteurs, au point de blesser les Québécois qui aspirent au vivre-ensemble. Ils ne se reconnaissent pas dans les déclarations trompeuses et mesquines du ministre sortant de l’Immigration, Jean Boulet, qui a fait des nouveaux arrivants des boucs émissaires dans les défis d’intégration.

Le chef caquiste peut bien désavouer son candidat. Il n’en demeure pas moins qu’il a participé à la construction en ses rangs d’un discours négatif sur l’immigration, mélange d’insécurité, de blâmes et de reproches nous éloignant d’un idéal de la main tendue. Les défis bien réels de la francisation des nouveaux arrivants n’autorisent pas les discours revanchards et victimaires de nos élites politiques.

En dépit de ces profondes réserves, nous pouvons confier les clefs de la maison Québec à François Legault pour un deuxième mandat. L’expérience de son équipe, sa recherche d’équilibre entre l’interventionnisme d’État et le libéralisme économique, sa gestion avisée des finances publiques, sa volonté d’affirmation nationale ainsi que sa gestion bienveillante de la pandémie inspirent confiance.

La pandémie l’a rendu plus humble, disait-il la semaine dernière en entrevue éditoriale au Devoir. Le vernis de l’humilité craque vite chez lui lorsque ses décisions sont remises en question. L’homme d’affaires sanguin a tôt fait de balayer la critique du revers de la main. Pour que les vertus de l’humilité se déposent dans son inconscient et qu’il gouverne dans l’intérêt supérieur des Québécois, comme il l’a fait durant la pandémie, il aura besoin d’une opposition forte et déterminée.

Il y a bien une formation politique, à la gauche de la gauche, pour proposer un interventionnisme d’État encore plus grand. Durant la campagne, le co-porte-parole de Québec solidaire (QS), Gabriel Nadeau-Dubois, a rangé le programme socialiste de la formation dans le placard à balais, en voulant se positionner davantage au centre gauche. Il n’en demeure pas moins que les propositions de QS de taxer les 5 % des Québécois les plus riches, dans leur vie utile et à la mort, ont fait piétiner sa campagne auprès des électeurs centristes.

Les positions solidaires en matière de fiscalité font une totale abstraction de la réalité des contribuables québécois, qui sont déjà les plus taxés en Amérique du Nord. Nos journalistes ont fait une démonstration éloquente des limites de l’analyse de QS avec leur « Portrait des ultrariches près de chez vous ». Les solidaires omettent de dire que le Québec taxe déjà proportionnellement la richesse accumulée davantage que la moyenne des pays développés. Le cinquième des Québécois les plus riches génère par ailleurs 70 % des recettes de l’impôt sur le revenu des gouvernements.

C’est un choix collectif que nous avons fait, impératif en raison des déterminants historiques et sociopolitiques du Québec. Du fait de notre taille, de notre fragilité et de notre situation d’exception culturelle sur un continent anglophone, nous ne pouvons pas nous passer d’un État interventionniste pour créer des conditions propices à notre épanouissement individuel et collectif. Il y a cependant des limites quant à la place que l’État doit occuper dans nos vies et notre portefeuille, ce que les solidaires ont du mal à admettre.

Tout de même, Gabriel Nadeau-Dubois a fait la meilleure campagne au chapitre des idées, suivi de près par Paul St-Pierre Plamondon au chapitre de la dignité.

 

Québec solidaire, véritable conscience de gauche du Québec, a atteint la maturité et la rigueur requises pour assumer le rôle d’opposition officielle. M. Nadeau-Dubois se présente comme la redoutable antithèse de François Legault, et pas seulement sur le plan des préoccupations générationnelles. Il est passionné par le débat, là où l’autre, homme d’action, trouve la joute parlementaire d’une stérilité évidente. M. Legault n’a jamais paru mieux qu’en pandémie, alors que ses décisions lui valaient le respect et la considération d’une majorité de la population, sans souffrir de remise en question.

En matière d’environnement, Québec solidaire est en phase avec les électeurs pour qui les changements climatiques constituent l’enjeu de l’heure. Son plan environnemental est le plus clair, le plus courageux et le plus ambitieux de tous les partis, suivi de très près par celui du PQ.

L’environnement est bien le talon d’Achille de la CAQ, en dépit de ses engagements pour atteindre la carboneutralité d’ici 2050. Par son attachement entêté à des projets aussi insensés que le troisième lien entre Lévis et Québec, les caquistes tombent dans la « climato-passivité », selon l’expression de M. Nadeau-Dubois. Si M. Legault est sérieux dans ses intentions de faire de la lutte contre les changements climatiques une véritable priorité nationale, il devra donner suite à sa promesse de collaborer « de bonne foi » avec les partis d’opposition. Comme geste d’ouverture, il pourrait faire sienne la suggestion de Québec solidaire et convoquer un Sommet national sur le climat.

Pour quiconque s’intéresse encore à la question nationale, la disparition appréhendée du PQ serait une tragédie. La campagne honnête et respectable menée par Paul St-Pierre Plamondon suffira-t-elle à sauver le parti du naufrage annoncé ? Nous le souhaitons de tout coeur. Cette année, les célébrations entourant le centenaire de René Lévesque rappellent à notre mémoire l’importance historique du PQ dans la défense de la nation québécoise, du fait français et des valeurs de justice sociale. Autant de combats encore chers au PQ, un parti résolument souverainiste qui mérite de vivre et de se reconstruire dans l’opposition… Jusqu’au jour où, qui sait, les deux seules formations souverainistes à l’Assemblée nationale, QS et le PQ, seront assez matures et lucides pour mettre leurs divergences de côté et rebâtir ensemble le lointain projet de pays.

Avec l’adoption des projets de loi 96 et 21, sur le renforcement du français et la laïcité, la CAQ s’est imposée dans le coeur d’une majorité d’électeurs comme le défenseur de l’identité et de la culture québécoises. Ceux-ci n’en sont pas à une contradiction près. Ils s’estiment bien représentés par un leader repu du fédéralisme. François Legault pense que la disparition des « vieilles chicanes » entre fédéralistes et souverainistes ouvrira la porte à des avancées pour le Québec dans ses revendications constitutionnelles auprès d’Ottawa. C’est la version « bonne-ententiste » du beau risque. Ce raisonnement simpliste néglige cavalièrement l’apport de formations souverainistes à l’Assemblée nationale pour maintenir la vitalité du rapport de force avec Ottawa.

Paul St-Pierre Plamondon visait juste, lors du passage des cinq chefs à Tout le monde en parle, en affirmant que l’enjeu de l’élection consiste à déterminer qui formera la meilleure opposition. À l’heure des bilans, QS et le PQ forment l’opposition la plus cohérente et la plus lucide pour tenir la CAQ à l’oeil. Il y a des candidats de grande valeur au sein du Parti libéral du Québec (PLQ), mais son hésitation et ses revirements dans la défense du français, pour ne pas s’aliéner la base anglophone du parti, le disqualifie d’emblée. Malgré toute la détermination de sa cheffe, Dominique Anglade, le PLQ n’arrive pas à se positionner comme une solution de rechange à un gouvernement caquiste, et c’est bien parce que Mme Anglade a soufflé le chaud et le froid dans la dernière année sur les questions de langue et d’identité.

Il y a quatre ans, les électeurs québécois entretenaient la vie organisationnelle de quatre formations politiques. Il y en a maintenant cinq, avec la montée du PCQ. Nous nous comportons comme si la proportionnelle était en vigueur, alors que le scrutin uninominal à un tour produira lundi des députés élus avec de 30 à 40 % des voix, un éparpillement du vote des partis d’opposition, des distorsions et des grincements de dents dont M. Legault sera le premier responsable.

En reniant son engagement de réformer le mode de scrutin, il a envoyé le message à des centaines de milliers de Québécois qui ne voteront pas pour la CAQ que leur voix est indigne de représentation. C’est le pire service que nous pouvons rendre à une démocratie en perte de vitesse que de cadenasser ainsi l’expression de voix différentes à l’Assemblée nationale.

L’adoption d’un mode de scrutin proportionnel mixte n’est pas une affaire d’intellectuels, comme le prétend M. Legault. C’est un enjeu de représentativité démocratique de la première importance. Nous comptons sur les partis d’opposition et la société civile pour le rappeler au prochain gouvernement.



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