La langue dont on parle peu

D’ici la fin de la campagne électorale, l’équipe éditoriale du Devoir proposera une analyse des principaux engagements des partis politiques sur des thématiques qui interpellent l’ensemble des Québécois. Aujourd’hui : la langue et l’identité.

Après avoir fait adopter le projet de loi 96 « sur la langue officielle et commune, le français » (PL 96), renforcement de la loi 101 qui se voulait « costaud », selon le ministre Simon Jolin-Barrette, mais jugé mollasson par le Parti québécois, la Coalition avenir Québec n’est guère revenue sur le sujet en campagne électorale, ni sur les questions identitaires et d’affirmation nationale, d’ailleurs. C’est un choix délibéré.

L’enjeu de la langue française n’est pas abordé dans la plateforme électorale de la CAQ. Il en a été indirectement question quand François Legault s’est aventuré sur le terrain de l’immigration, sujet qui, pour le chef caquiste, se transforme en sables mouvants. De fait, la situation linguistique a défrayé la chronique onze jours avant le déclenchement des élections quand Statistique Canada a dévoilé des données du recensement 2021 montrant un inquiétant recul du français tant au Québec que dans le reste du Canada.

La plateforme caquiste comporte cinq grands thèmes : santé, économie, éducation, environnement et fierté. Lors du congrès national de la CAQ en mai, cette fierté a servi d’incantation partisane. Mais dans sa plateforme, les engagements sous cette rubrique fourre-tout sont plutôt minces. La CAQ promet de donner une seconde vie aux églises avec une enveloppe de 40 millions de plus pour quatre ans. Elle entend promouvoir la lecture chez les jeunes, stimuler les commerces de proximité dans les villages et faire de Québec une deuxième métropole. En outre, sur le plan identitaire, si on peut dire, on note la création de 20 chaires de recherche en études québécoises afin de « mettre fin au déclin des études sur le Québec observé depuis les années 1990 ». Pour la fierté, chez les jeunes universitaires du moins, on repassera.

Il faut dire que le déploiement de certaines mesures prévues dans la loi est encore à venir, notamment la mise sur pied d’un ministère de la Langue française, la nomination d’un commissaire à la langue française et la création de Francisation Québec au sein du ministère de l’Immigration. La table est mise.

Québec solidaire a voté en faveur du projet de loi 96 même si le gouvernement caquiste a refusé son amendement visant à faire passer de six mois à deux ans le délai au-delà duquel les nouveaux arrivants ne pourront pas être servis par l’État en anglais. Par ailleurs, QS voudrait que des exigences linguistiques soient imposées aux petites entreprises comptant de 10 à 24 employés alors que le seuil fixé dans la loi est de 25 employés.

Bien que ce ne soit pas mentionné dans sa plateforme, QS entend modifier la Loi sur la laïcité de l’État en permettant au personnel enseignant de porter un signe religieux en classe, notamment le hidjab. Cette position rejoint celle du Parti libéral.

De langue, c’est le Parti libéral et le Parti québécois qui en parlent le plus à la différence que, pour Dominique Anglade, le sujet a conduit à une véritable débandade. Le programme libéral promu par la cheffe prévoit 27 propositions sur la langue française, dont certaines rejoignent les dispositions du PL 96. C’est le cas du plafonnement du nombre d’étudiants au cégep anglais. La plateforme invalide cette intention. On a donc opté pour le libre-choix du cégep anglais, un réseau qui pourrait ainsi poursuivre son expansion.

La position du PLQ correspond désormais à celle du Quebec Community Groups Network, auquel la cheffe libérale et certains de ses députés se sont joints lors d’une manifestation en mai dernier.

Si le PLQ cherche à se réconcilier avec sa base anglophone jadis indéfectible, le Parti conservateur du Québec a voulu lui ouvrir les bras, non sans un certain succès, si on se fie aux sondages. Usant d’une logique libertarienne, Éric Duhaime s’oppose au PL 96 et défend les droits des anglophones au nom des libertés individuelles. Paradoxalement, il appuie la Loi sur la laïcité de l’État.

Pour sa part, le PQ se démarque de la CAQ en ne réservant la fréquentation du cégep anglais qu’aux étudiants issus de l’école secondaire anglaise. De plus, une épreuve uniforme de français serait imposée à tous les cégépiens, y compris les anglophones dont une bonne partie peine pourtant à réussir les examens de français langue seconde.

Ainsi, François Legault peut se targuer d’être à la place qu’il préfère, c’est-à-dire au milieu, entre le PQ volontaire et le PLQ qui veut sauver les meubles en se rangeant derrière l’opinion de la minorité anglophone dont la cause est aussi celle du Canada anglais dans son ensemble.

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