La culture qu’on mérite

D’ici la fin de la campagne électorale, l’équipe éditoriale du Devoir proposera une analyse des principaux engagements des partis politiques sur des thématiques qui interpellent l’ensemble des Québécois. Aujourd’hui : la culture.

Épine dorsale de ce qui forme l’âme d’un peuple, la culture s’est vu accoler l’étiquette de fierté nationale plus souvent qu’à son tour sous l’impulsion d’une Coalition avenir Québec qui aime se dire foncièrement bleue. Si tous les partis disent partager un attachement semblable à notre culture, aucun n’en a fait un axe structurant de sa campagne. Généralement absente des discours électoraux sinon pour les pimenter d’anecdotes opportunes, elle se retrouve plutôt reléguée au bas des programmes, éparpillée en une pluie de mesures désincarnées.

On le concède, exception faite de la plateforme du Parti conservateur du Québec, où le mot culture brille par son absence, les propositions intéressantes pour donner de l’oxygène au beau milieu foisonnent. On salue la volonté de former de nouveaux publics, tant chez la CAQ que chez Québec solidaire et au Parti québécois, qui dit vouloir « développer une culture de la culture », une jolie formule qu’on voudrait voir adoptée par tous. On applaudit ce même trio quand il dit vouloir mettre en avant des mesures destinées à la jeunesse, clé de voûte de ce renouvellement essentiel. Avec une mention spéciale au passeport culturel annuel de 100 $ que les péquistes veulent offrir aux étudiants et aux nouveaux arrivants.

Pareillement, on approuve la volonté réaffirmée de la CAQ de faire de la lecture une priorité nationale, comme celle de QS de réglementer le prix des livres neufs. Reste qu’à gauche comme à droite, on insiste surtout — et à raison — sur la nécessité de redonner du coffre et du souffle à un milieu qui s’est fait couper les ailes par la pandémie. On ne peut hélas pas reprendre la conversation là où tout s’est arrêté, en mars 2020. Si la fracture était déjà inquiétante avant la pandémie, elle est devenue abyssale depuis.

À des publics qui se raréfient et une culture qui voyage moins et plus difficilement se sont ajoutés des réflexes de « confinés volontaires ». Télétravail aidant, on sort peu et on se contente d’un menu plus frugal que jamais, souvent gratuit ou par abonnement détourné (merci YouTube, Netflix et consorts). Des plis tenaces que l’inflation travaille inexorablement à creuser et que s’échinent à repasser un à un les partis à coups de mesures déconnectées les unes des autres.

Aux problèmes de visibilité et de demande, il faudrait pourtant opposer un électrochoc commun. Le Parti libéral a une superbe idée dans ses cartons avec ses États généraux sur les arts vivants. Mais il faudrait l’élargir : nos écrans aussi sont en crise, notre patrimoine va à vau-l’eau. Certes, le livre se porte bien, on a lu bleu comme jamais ces derniers mois, mais le milieu littéraire reste fragile, avec un statut de l’artiste à rebâtir quasi depuis zéro. Cessons de penser la culture en silo : tout ce beau monde est interconnecté, lié par un fait français qu’on s’étonne par ailleurs de ne pas voir appuyé davantage.

À cet égard, on a du mal à suivre la vision du Parti libéral qui paraît étriquée sur papier, tributaire qu’elle est de cette drôle de conception qui lui fait mettre sur un même pied « l’appartenance au Canada » et « l’identification au Québec ». Et si le parti de Dominique Anglade dit vouloir paradoxalement poursuivre « les efforts entrepris par Robert Bourassa en matière de souveraineté culturelle et rapatrier les pleins pouvoirs en matière de culture » — on ne se saurait être plus en accord avec ce principe —, on ne trouve pas une ligne sur le rayonnement de notre culture, ici ou ailleurs.

Force pourtant est de constater que notre culture rapetisse dans nos vies et sur la scène internationale. Et ce n’est pas qu’une affaire de poids démographique ou de langue. En matière de soft powers, la vitalité de la production israélienne et le miracle coréen suffisent pour faire voler en éclats bien des idées reçues en la matière. Il y a des miracles à faire advenir en matière de découvrabilité et de souveraineté culturelle. Pas besoin d’attendre docilement qu’Ottawa se décide à montrer les dents. À cet égard, le PQ a un as dans sa main, avec la création d’un bureau de promotion auprès des plateformes mondiales.

Reste qu’on sait tous que ce sera à la CAQ, finalement, de tenir la baguette. Or, sa vision culturelle souffre un peu du même mal que son indolent slogan, « Continuons ». Le gouvernement Legault a pourtant imprimé un bel élan à la culture pendant son premier mandat. En la finançant très significativement, d’abord, mais aussi en accouchant d’un ambitieux projet, celui des Espaces bleus dont on attend toujours les fruits, en plus d’une révision du statut de l’artiste arrachée à la onzième heure.

C’est sur cette énergie qu’il faudra tabler. Et sur une saine émulation entre les partis. Transpartisan, le chantier culturel idéal devra surtout s’accélérer. La présente politique culturelle nous vient des libéraux. Elle a fait plus que son temps. Au rythme où va le monde connecté, la culture mérite des dépoussiérages bien plus fréquents.

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