L’univers des promesses rompues

D’ici la fin de la campagne électorale, l’équipe éditoriale du Devoir proposera une analyse des principaux engagements des partis politiques sur des thématiques qui interpellent l’ensemble des Québécois. Aujourd’hui : les services de santé.

Les électeurs aimeraient bien prendre au sérieux les engagements en santé que les partis inscrivent dans leur plateforme. Après tout, les services de santé sont d’une importance cruciale, et des sommes considérables y sont engouffrées, soit 42 % des dépenses de portefeuilles de l’État, ou 54 milliards. Mais s’il y a un domaine où les promesses ont été rompues, élections après élections, c’est bien celui-là.

Cette fois-ci, ces engagements devraient avoir d’autant plus de poids que la pandémie a mis en évidence les profondes lacunes de notre système de santé. Car, ce que la crise sanitaire a montré, en plus des graves problèmes dans les CHSLD, c’est le manque de capacité criant de notre système de santé. Le seuil d’engorgement critique des hôpitaux est beaucoup plus bas au Québec que dans les autres provinces, sans parler des autres pays développés. La gouvernance du ministère de la Santé est la cause fondamentale de « notre échec collectif », affirmait dans un rapport la commissaire à la santé et au bien-être, Joanne Castonguay.

Au sortir de la pandémie — dans la mesure où on estime en être sortis —, c’est un système de santé encore plus mal en point qui émerge. Le temps d’attente dans les urgences s’est accru depuis l’élection de la Coalition avenir Québec, et le nombre de personnes en attente d’une intervention chirurgicale a bondi, pour dépasser les 150 000. L’accès à la première ligne, malgré quelques améliorations ici et là, est toujours un problème.

Le temps d’attente avant de voir un médecin aux urgences excède de très loin les 90 minutes que la plateforme caquiste faisait miroiter il y a quatre ans. Et il y a toujours quelque 800 000 Québécois qui n’ont pas de médecin de famille. Le gouvernement Legault a peut-être rempli la majorité de ses engagements électoraux de 2018, mais pas en santé.

Dans sa plateforme électorale, la CAQ présente des éléments de la « refondation » du système de santé à laquelle s’est attelé Christian Dubé. En première ligne, on prône un modèle de prise en charge par un Groupe de médecine familiale (GMF) qui ne s’appuie pas toujours sur un suivi assuré par un seul médecin. Les autres professionnels de la santé, notamment les infirmières, sont appelés à jouer un plus grand rôle. On lancerait une plateforme électronique pour l’accès à la première ligne. Pour la durée du mandat, on promet 900 millions de plus pour les soins à domicile. On créerait l’Agence Santé Québec chargée du fonctionnement du réseau : le ministère — et le ministre — se contenterait de définir les grandes orientations, de fixer les objectifs et d’évaluer les résultats.

Pour réduire les listes d’attente en chirurgie, la CAQ juge qu’elle n’a pas d’autres choix que de recourir encore plus aux cliniques privées spécialisées.

De son côté, le Parti libéral du Québec propose de donner à chacun des Québécois qui le désire un médecin en propre. Mais en gros, la première ligne reposerait toujours sur des GMF pluridisciplinaires qu’on rebaptiserait Équipe Accès Santé. En outre, les libéraux de Dominique Anglade entendent offrir un accès universel à la psychothérapie. Dans leur plateforme figurent également des investissements dans les soins à domicile.

Le Parti québécois projette de réduire la rémunération des médecins, et c’est plus de 3 milliards par an qu’il compte injecter dans les soins à domicile.

Québec solidaire ratisse large en proposant d’étendre la couverture publique en santé mentale, à l’instar des libéraux, une assurance dentaire gratuite, une assurance publique universelle pour les médicaments et de miser sur des CLSC ouverts 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. En tout, c’est presque 3 milliards d’engagements par an que QS, ambitieux, voire prodigue, a pris en santé. Il entend récupérer quelque 520 millions en réduisant la rémunération excessive des médecins.

Sans surprise, le Parti conservateur du Québec défend un changement radical : la privatisation partielle du système de santé. Les médecins pourraient être rémunérés à leur choix par la RAMQ ou le patient, instaurant une véritable médecine à deux vitesses. Les Québécois les mieux nantis pourraient souscrire une assurance privée pour des soins privés dans des cliniques ou de nouveaux hôpitaux privés.

Mis à part l’américanisation hautement discutable que proposent les conservateurs d’Éric Duhaime, beaucoup des engagements présentés par les partis politiques pourraient être difficiles à tenir, puisqu’il faut remédier au manque de médecins, d’infirmières et de psychologues. Les sommes nécessaires pour respecter ces engagements sont aussi fort substantielles. Et le vieillissement de population ne simplifiera pas les choses.

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