À l’ombre de Poutine

Ni Xi Jinping et encore moins Vladimir Poutine ne seront de ce grand rassemblement annuel de chefs d’État et de gouvernement qu’est l’Assemblée générale des Nations unies qui s’ouvre de facto mardi, retardé par les funérailles démesurées que le Royaume-Uni a faites à l’« humble » Élisabeth II. Un peu comme si l’avenir du monde allait ou pouvait se décider sans ces deux-là. Leur ombre planera, bien entendu. Ils n’étaient pas à Londres, ils ne seront pas non plus à New York. Ce qui est symptomatique, en ces temps de crise, de l’état d’impuissance de l’ONU comme forum de dialogue et de concertation international.

Il est entendu que M. Poutine ne s’y serait pas senti le bienvenu. Quant à l’absence du président chinois, qui ne quitte pas souvent ses terres de toute façon, elle est à nuancer au regard de sa position sur la guerre en Ukraine. La solidarité de Xi avec Poutine, paria de l’Occident, est réelle mais relative, ainsi que l’ont montré les signes d’ambivalence qu’il a manifestés la semaine dernière en faisant état de la nécessité d’« injecter de la stabilité et de l’énergie positive dans un monde en proie au chaos ». Solidarité moins économique que géopolitique, en fait, comme Pékin peut difficilement se permettre d’hypothéquer ses amples relations commerciales avec l’Europe et les États-Unis.

Une Assemblée générale des Nations unies est tout sauf le lieu de fracassantes percées décisionnelles. Cette année, elle est pourtant plus qu’un grand happening diplomatique, vu la violence de l’impact qu’a l’agression russe en Ukraine sur les rapports de force mondiaux et un ordre international dont on sait bien depuis un certain temps qu’il prend l’eau. Les blocages au Conseil de sécurité, dont font partie, face aux États-Unis, la Chine et la Russie, sont notoires et anciens. Mais c’est comme si l’idée même de « communauté internationale » était aujourd’hui en train d’imploser — si tant est que l’on ait jamais vraiment parlé de communauté…

Ou est-ce qu’à se coller le nez sur l’horizon proche, nous sommes trop pessimistes ? En tout cas, dimanche en entrevue sur les ondes du réseau d’information en continu France24, la peine que mettait le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, à masquer son découragement face à l’état du monde était frappante. Qu’il s’agisse de l’Ukraine, d’Haïti ou de la République démocratique du Congo, de l’accord sur le nucléaire iranien ou de l’urgence de faire de la COP27, qui aura lieu en novembre prochain en Égypte, un tournant dans la lutte contre le réchauffement climatique, partout les dynamiques de paix et de solutions, pour résumer M. Guterres sans le trahir, paraissent complètement bloquées — et la capacité de l’ONU à recoller même les plus petits morceaux, largement menottée.

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L’Ukraine va forcément dominer les débats des prochains jours à l’ONU, n’en déplaise aux délégations qui voudraient aussi pouvoir, à juste titre, parler d’autre chose. Or, il y a peu que Poutine ne soit prêt à faire pour s’imposer sur le champ de bataille. En fait manifestement foi la macabre découverte des 445 tombes et d’une fosse commune à Izioum après le départ des Russes — et sur laquelle le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, qui interviendra devant l’Assemblée en visioconférence, compte s’appuyer pour réclamer la création d’un tribunal international. Preuve en est aussi, non moins gravement, le chantage nucléaire auquel Poutine continue de se livrer. Après des semaines de tensions autour de la centrale de Zaporijjia, voici que des informations de source ukrainienne, non vérifiées, faisaient état lundi de bombardements russes à proximité d’une autre centrale dans le sud du pays.

À contre-courant de l’excitation qui se manifeste en certains quartiers face au prétendu « tournant » que pourraient représenter les succès de la contre-offensive militaire ukrainienne, les risques d’escalade restent donc entiers. « Les perspectives pour une négociation de paix sont très lointaines », dit M. Guterres, les belligérants restant campés sur leurs positions maximalistes, au sujet du Donbass comme au sujet de la Crimée. Dans ce contexte, le discours que prononcera mercredi Joe Biden à la tribune de l’ONU sur la défense de la démocratie risque de sonner d’autant plus creux aux oreilles déjà sceptiques d’une partie des pays en développement que les États-Unis n’ont manifestement pas d’objection, s’ils jugent qu’il est dans leur intérêt de le faire, à laisser la guerre durer 200 autres jours. Avec tout ce que cela comporte de souffrances pour les populations civiles et d’exactions, de part et d’autre.

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