Les cobayes

Cinq ans à crier dans le désert d’un système de santé exsangue, c’est long. Le silence radio du gouvernement Legault à propos de la désastreuse réforme de la formation des médecins résidents n’en est que plus inexplicable. Lui si prompt à défendre l’exception québécoise, comment peut-il s’en remettre sans rechigner aux manières de faire des groupes pancanadiens en éducation médicale, comme le Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada, à qui l’on doit cette révolution basée sur un modèle baptisé pompeusement Compétence par conception (CPC) ?

On dira que Québec s’en remet benoîtement au jugement de nos facultés de médecine et au Collège des médecins. Ce serait trop facile, d’autant qu’on ne peut pas dire que ceux-ci ont brillé par leur écoute dans ce dossier. Ces derniers ont en effet accueilli le dernier rapport alarmant de la Fédération des médecins résidents du Québec (FMRQ) avec une distance qui frise la non-assistance.

On leur accorde ceci : changer de culture exige du temps, et les objectifs qui sous-tendent cette réforme ne sont pas à jeter au panier. Favoriser la rétroaction et renforcer les apprentissages et l’assurance des apprenants sont des objectifs louables. Mais leur mise en place précipitée dans un réseau surchargé a ouvert une voie royale à un détestable « marché de la rétroaction » entre apprenants et superviseurs.

De ce nouveau modèle d’apprentissage basé sur les compétences, la FMRQ ne retient jusqu’ici qu’« un bénéfice pédagogique absent » et « une charge cognitive et émotionnelle augmentée », en dépit de réajustements aussi nombreux qu’improductifs. Au point où les médecins résidents sont devenus, dit-elle, « les cobayes d’une expérimentation pédagogique » ratée.

Le mot « cobaye » n’est pas trop fort. La cassure détaillée par le reporter du Devoir Marco Fortier, qui a aussi épluché une analyse faite par des experts indépendants, est profonde. Lancée sans garde-fou et dans la précipitation, la CPC n’est « pas appuyée sur les données probantes de la recherche scientifique, ni en pédagogie générale ni en pédagogie médicale », explique ce comité.

En lisant cela, on ne peut s’empêcher d’observer qu’on semble avoir perdu de vue l’objectif premier de la médecine : Primum non nocere. Comment en effet « d’abord, ne pas nuire » en laissant perdurer pareil marchandage de l’acte médical ? Énergivore au-delà du raisonnable, le processus lui-même est un non-sens dans l’état actuel du réseau de la santé.

Nos hôpitaux débordent, les listes d’attente explosent, quels avantages les patients peuvent-ils espérer tirer de cette réforme bâclée ? Aucun, du moins dans l’immédiat. Pour les superviseurs, la tâche n’est pas une sinécure non plus. Elle s’ajoute à une liste de paperasserie administrative de plus en plus lourde. Pour les médecins résidents, c’est un facteur de stress et d’anxiété inutile, qui devient nuisible dans un environnement les mettant déjà lourdement à l’épreuve au quotidien.

Ceci explique-t-il en partie cela ? Dévoilé le mois passé, le plus récent coup de sonde de l’Association médicale canadienne montre une progression de l’épuisement professionnel (53 % signalent un niveau élevé) en plus d’un fardeau administratif accru pour les médecins comme pour les résidents.

Construire un avion en plein vol comporte toujours sa part de risques. Cela fait cinq ans qu’on s’échine à bricoler en vain une réforme alors que tous les indicateurs sont au rouge. Les solutions ne viendront pas du Collège royal, qui n’a rien à cirer de l’exception québécoise et qui la comprend souvent fort mal. Qu’on reprenne les commandes.

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