Saper l'initiative de se franciser

Le ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Jean Boulet, a dû intervenir pour que les travailleurs du fabricant de vêtements Peerless retrouvent leur cours de francisation en milieu de travail, dont l’abolition avait été décrétée par son ministère, une décision dont l’ineptie crevait les yeux, mais pas ceux des fonctionnaires.

C’est à la suite d’une manchette du Devoir, parue mardi, que le ministre n’a fait ni une ni deux et rétabli illico ce programme modèle. Son ministère assumait le salaire d’un professeur qui enseigne dans les locaux du manufacturier. En raison de la pandémie, les cours furent suspendus, et ils auraient dû reprendre en septembre, n’eût été le couperet bureaucratique qui est tombé. Le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) voulait que Peerless reparte de zéro et se tourne vers le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale. Et les fonctionnaires ont invité chacun des employés à consulter un site Internet afin de s’inscrire à un cours à temps partiel donné à l’extérieur de leur lieu de travail.

Depuis 20 ans, Peerless et le syndicat des Teamsters (FTQ) forment un tandem exemplaire en matière de francisation. Alors que nombre d’entreprises répugnent encore aujourd’hui à offrir des cours de français sur les lieux de travail, empêchant ainsi leurs employés d’apprendre la langue commune, Peerless fait figure de pionnière.

Ce n’est pas la première fois que les activités de francisation de l’entreprise sont menacées. En 2016, la ministre de l’Immigration de l’époque, Kathleen Weil, réagissant elle aussi à une manchette du Devoir, avait rétabli l’aide accordée à Peerless, ce qui avait permis la reprise des cours. On peut constater que le MIFI ne se distingue pas par sa mémoire institutionnelle.

Au cours des dernières années, le gouvernement caquiste a doublé le budget consacré à la francisation, qui est passé à 168 millions de dollars. Mais on ne sait trop quels résultats ces nouvelles dépenses ont donnés. Adoptée en mai dernier, la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français (PL 96) prévoit la mise sur pied de Francisation Québec, qui doit notamment augmenter l’offre en milieu de travail. Or, le ministre Boulet a indiqué que le nouvel organisme ne serait pas fonctionnel avant l’été 2023.

Entre-temps, certains cours de francisation se donneraient sur les lieux de travail. Mais faute de colliger les données de façon cohérente, le MIFI n’est pas en mesure de préciser combien d’entreprises participent à l’effort ni combien d’employés suivent ces cours, si on se fie à l’information fournie par le ministère. Ainsi, il y a en ce moment 653 ententes de francisation actives, dont 270 ont été signées entre le 1er avril et le 29 juillet 2022, a indiqué le ministère, tout en ajoutant ceci : « Règle générale, une entente vise la francisation au sein d’une seule entreprise. Cependant, une même entreprise peut avoir signé plus d’une entente. Inversement, une entente pourrait aussi regrouper plus d’une entreprise. » Donc, impossible d’interpréter les chiffres. Espérons que le ministre a d’autres statistiques sous la main.

Si la francisation sur les lieux de travail s’impose, c’est parce que, notamment, de plus en plus d’immigrants occupent des emplois. Selon le Portrait de l’immigration au Québec, publié par l’Institut du Québec, le taux de chômage des immigrants de 25 à 54 ans a baissé de façon remarquable dans les 10 dernières années, passant de 12,7 % à 5,3 % en avril dernier ; il est même inférieur à celui des immigrants établis en Ontario. Leur taux d’occupation s’élève au Québec à près de 82 %, tout près des 84,6 % affichés dans la même tranche d’âge par la population générale.

C’est une excellente nouvelle, mais ça réduit le nombre de nouveaux arrivants qui peuvent s’inscrire à des cours à temps plein. Puis, quitter le travail pour suivre ailleurs des cours à temps partiel entraîne souvent une perte de temps non négligeable, ce qui peut entrer en conflit avec les obligations familiales des travailleurs. Beaucoup d’immigrants ne persévèrent pas.

À l’inverse, assister à des cours de francisation sur les lieux de travail avec des collègues encourage la persévérance et stimule les échanges en français entre travailleurs tout au long de la journée. Chez Peerless, la formule a fait ses preuves, et c’était sottise que de forcer son abandon.

C’est une formule qu’il faut répandre avec les adaptations nécessaires en fonction des différents milieux de travail. Certes, en attendant la mise en place de Francisation Québec, on se retrouve dans un entre-deux ; une révision de l’offre de services et de leur livraison est à prévoir. Mais ce n’est pas une raison pour saper les initiatives qui fonctionnent.

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