L’Écosse en point d’interrogation

Deuxième référendum sur l’indépendance ou pas, en Écosse ? Début août, dans un débat entre candidats à la succession de Boris Johnson, Liz Truss avait jugé que la première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, ne cherchait qu’à « attirer l’attention » avec ses nouvelles visées référendaires et qu’il convenait de « l’ignorer ». Le ton était arrogant. Devenue première ministre la semaine dernière, Mme Truss sait pourtant très bien que la question nationale écossaise ne la lâchera pas de sitôt et qu’elle ne pourra pas tout simplement la balayer sous le tapis face à une Nicola Sturgeon qui a les convictions souverainistes d’un Jacques Parizeau.

Mme Truss peut, pour un instant, surfer sur le déferlement d’émotions nationales suscité par le décès de la reine Élisabeth II, survenu à peine 48 heures après l’avoir officiellement rencontrée pour la première — et dernière — fois. La conjonction est évidemment frappante. Et sans doute les Écossais la vivent-ils de façon singulière, comme la reine leur a fait la fleur de mourir sur leurs terres, au château de Balmoral.

Retombées politiques de ce charivari émotionnel ? À peu près nulles, pour autant. Si les Écossais sont dans tous les sens du terme plus éloignés de la monarchie que le sont en général les Anglais, il reste de toute façon que le débat sur l’indépendance ne remet pas d’emblée en question l’adhésion de l’Écosse à la Couronne. C’est sur un autre tableau qu’il se joue.

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C’est peu dire que les Écossais continuent de patauger dans une profonde ambivalence face à la question nationale. Ils avaient dit « non » à l’indépendance dans une proportion de 55 % au référendum tenu en 2014. Huit ans plus tard, les sondages fluctuent, mais indiquent toujours pour l’essentiel que les Écossais sont à peu près divisés par le milieu.

Or, c’est dans ce contexte incertain que Mme Sturgeon — habile politicienne, personnalité de premier plan du Parti national écossais (SNP) depuis 2004, devenue première ministre au lendemain du référendum de 2014 — a décidé de foncer en juin dernier, en espérant avoir réuni les « conditions gagnantes ». D’abord en fixant la date d’une deuxième consultation populaire au 19 octobre 2023. Puis en demandant à la Cour suprême britannique d’approuver la légalité de l’organisation de ce référendum par le gouvernement écossais sans l’aval de Londres.

Le fait est, d’une part, qu’il est pour le moins improbable que la Cour suprême acquiesce, comme les matières constitutionnelles relèvent exclusivement du Parlement de Westminster. Des audiences à ce sujet sont prévues en octobre. Pour l’heure, il n’est d’autre part absolument pas question pour le gouvernement conservateur de Mme Truss d’accorder à Édimbourg le droit de procéder, comme avait accepté de le faire celui de David Cameron en 2012.

Devant cette posture manifestement antidémocratique, Mme Sturgeon a déjà un plan B : faire des prochaines élections générales britanniques, en 2024, une élection référendaire. Une stratégie qui, comme toute stratégie, est risquée, mais qui procède d’un calcul mathématique implacable : depuis 2007, le SNP a remporté toutes les élections en Écosse, où le Parti conservateur n’a pas de base solide.

Ce qui annonce donc pour les deux prochaines années une épreuve de force et des débats forcément torturés dans lesquels les Québécois se reconnaîtront.

 

Souhaitons par-dessus tout aux Écossais que ces débats leur soient utiles — le plus rationnel et le moins démagogique possible. Car Londres, comme hier Ottawa, ne se privera pas d’exploiter, l’inflation aidant, la peur de l’insécurité économique sous toutes ses formes et de monter en épingle les conséquences d’une rupture sur leurs économies interdépendantes.

Néanmoins, les lignes de fracture sont incontestables. Il y a d’abord le Brexit, contre lequel les Écossais ont voté à hauteur de 62 % au référendum de juin 2016 — et qui n’est toujours pas leur tasse de thé. Le SNP en fait un argument principal. Si bien que le Oui référendaire serait aussi un « oui » à la réintégration de l’Écosse à l’Union européenne (UE). L’hostilité viscérale de Truss envers l’UE apporte de l’eau au moulin.

Autre ligne de fracture : la social-démocratie écossaise vs la droite au pouvoir à Londres. Ce fossé va se creuser avec l’arrivée de Mme Truss, cette nouvelle « Dame de fer », mouture moderne du thatchéro-reaganisme, au demeurant insensible à la question environnementale. Et qui, pour résumer une analyse de The Economist, a remporté le leadership du parti en faisant avaler aux militants conservateurs que l’avenir souriait au Royaume-Uni sous sa gouverne ultralibérale. Ils se leurrent, aveuglés par le pouvoir.

En ce sens, la décision du gouvernement Sturgeon de jouer son va-tout et de forcer la discussion ne va pas que ramener sur le tapis la question du droit à l’autodétermination. Elle va aussi mettre en relief les reculs sociaux et démocratiques qu’une succession de gouvernements conservateurs se reproduisant entre eux a fait subir au pays.

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