Moment de vérité

Parti de droite ou parti populiste ? Captif de sa base ou tourné vers l’ensemble de la population ? De grandes questions existentielles attendent le nouveau chef du Parti conservateur du Canada (PCC), Pierre Poilievre, couronné samedi avec 68 % des points dès le premier tour.

Pour Jean Charest, c’est toute une dégelée. L’ex-premier ministre du Québec n’a récolté que 16 % des suffrages. Son adversaire, pourtant honni du caucus québécois du PCC (à l’exception de Pierre Paul-Hus), a remporté 62 % des points au Québec. Il s’est imposé dans toutes les circonscriptions québécoises où le député appuyait Jean Charest (sauf dans Chicoutimi-Le Fjord). C’est dire à quel point l’esprit belliqueux incarné par M. Poilievre séduit la base conservatrice, au-delà des frontières interprovinciales.

Jean Charest vient d’apprendre une leçon à la dure. Il a tenté de rebâtir une image et une notoriété en six mois, en négligeant cavalièrement les réseaux sociaux, sur lesquels se joue une grande partie des campagnes électorales. Il a rappelé aux militants du parti ses principaux faits d’armes comme progressiste-conservateur et gardien de l’unité nationale, mais ceux-ci se sont plutôt souvenus qu’il avait délaissé le parti pendant près de 25 ans avant de redécouvrir ses habits bleus dans la garde-robe de ses ambitions.

Le centrisme dont se réclamait M. Charest n’a pas résisté aux excès envoûtants des discours polarisants. Tout au long de la campagne, Pierre Poilievre a exprimé des idées provocatrices, pour ne pas dire farfelues par moments. Il a notamment vanté les cryptomonnaies comme un rempart contre l’inflation, dénigrant au passage la Banque centrale du Canada et les institutions financières et bancaires canadiennes. Il a soutenu le Convoi de la liberté, un mouvement instrumentalisé par l’extrême droite. Il canalise le ressentiment et le populisme anti-sanitaire, au point d’attirer des groupes d’extrême droite parmi ses partisans sans qu’il voie là un problème de crédibilité.

Pierre Poilievre a saturé le vote conservateur. Il incarne une nouvelle force, que le vacillant premier ministre, Justin Trudeau, ne peut ignorer. Le PCC est passé à 679 000 membres durant la campagne, un record. Près de 438 000 conservateurs ont voté pour le choix du prochain chef, un autre record.

Maintenant, l’enjeu, pour Pierre Poilievre, consiste à dépasser les limites que lui impose cette base exigeante, qui a dévoré son prédécesseur, Erin O’Toole, coupable de haute trahison centriste durant la dernière campagne électorale.

Le défi est considérable. Le conservatisme social et le populisme revanchard sont plus que jamais enracinés au sein du PCC avec son élection. Les conservateurs risquent de se heurter à nouveau au plafond de verre qui a anéanti leurs espoirs lors des deux derniers scrutins.

Le PCC moderne semble incapable de répondre aux préoccupations des électeurs qui cherchent une solution de rechange aux libéraux, mais que le populisme et le conservatisme social rebutent. Or, sans ces électeurs, une victoire conservatrice restera une belle illusion jusqu’au couronnement du prochain sauveur.

Dans son discours victorieux, le nouveau chef s’est accroché au centre, en se concentrant sur le bilan économique du gouvernement Trudeau. Selon lui, il est temps de « remplacer ce vieux gouvernement qui coûte plus cher et qui livre moins ». Son allégorie toute simple (« Votre chèque de paie, votre retraite, votre maison, votre pays ») risque d’interpeller les Canadiens préoccupés autant par les effets de l’inflation sur leur pouvoir d’achat que par l’expansion de la bureaucratie fédérale et de la dette. Il s’agit là de thèmes classiques d’un Parti conservateur sain et équilibré, des thèmes qui méritent de faire partie du débat public pour faire contrepoids à l’expansionnisme du couple néodémocrate-libéral.

En raison de son style, de ses positions et des attaques acerbes durant la course à la chefferie, Pierre Poilievre aura beaucoup à faire pour maintenir l’unité au sein du parti et asseoir sa crédibilité au-delà du credo conservateur le plus strict.

C’est le moment de vérité pour le PCC. Pierre Poilievre a promis de s’attaquer à un gouvernement « centralisateur et woke » à Ottawa. Il doit surtout convaincre que le politicien pugnace et démagogue en lui a les idées rassembleuses et l’étoffe d’un premier ministre. Qu’il nous soit permis d’en douter.

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