Le miracle des barrages

Ce n’est pas tout à fait la deuxième Baie-James que François Legault faisait miroiter en 2016, mais c’est tout de même 3000 MW d’énergie éolienne de plus et la perspective d’aménager d’autres rivières pour y construire de nouveaux barrages. Le chef caquiste a jeté son dévolu sur un accroissement massif de la capacité de production d’électricité, mais parle peu d’efficacité énergétique.

À Bécancour mardi, François Legault a promis qu’un prochain gouvernement caquiste lancera ce qu’il a qualifié de plus grand chantier économique et écologique de l’histoire du Québec — « rien de moins », a-t-il ajouté. En campagne électorale, les superlatifs sont de mise, surtout quand on cause d’économie, d’investissements et d’électricité. La cheffe libérale Dominique Anglade n’a pas été en reste quand elle a dévoilé son plan ECO, alliant développement de projets d’électricité renouvelable et nationalisation de la production d’hydrogène. Avec des investissements de 100 milliards à la clé. Rien de moins.

D’ici 2050, Hydro-Québec devra augmenter ses livraisons d’électricité de 50 % de la demande d’électricité, soit 100 térawattheures (TWh) de plus, l’équivalent de 12 complexes de la Romaine. C’est d’ailleurs ce qu’avait affirmé ce printemps la p.-d.g de la société d’État, Sophie Brochu.

François Legault compte demander à la société d’État de dresser une liste des sites propices pour construire de nouvelles centrales, et il s’attend même à des propositions d’ici quelques mois. Quant aux délais qu’implique la construction de tels ouvrages, soit une quinzaine d’années, « on va essayer de raccourcir ça », a-t-il dit.

C’est que le gouvernement caquiste s’est démené pour convaincre des entreprises étrangères, soucieuses de leur empreinte et de leur image environnementales, à venir s’installer en sol québécois. François Legault considère que le Québec, avec ses ressources en hydroélectricité, est particulièrement bien placé pour tirer parti sur le plan économique d’un contexte où nombre de pays et d’entreprises viseront à atteindre la carboneutralité. Il n’a pas tort.

Le ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, a pris son bâton du pèlerin et semble avoir connu du succès. Et c’est sans parler des entreprises d’ici qui veulent aussi s’inscrire dans le mouvement. Le ministre a en main une liste de projets qui accapareraient 50 TWh d’électricité à moyen terme, un volume dont Hydro-Québec ne dispose pas.

Le chef caquiste a affirmé que le Québec deviendra un des plus grands producteurs au monde de batteries au lithium. Déjà, l’européenne BASF, ainsi que GM, avec son partenaire coréen Posco Chemical, ont annoncé leur intention de s’installer dans le parc industriel de Bécancour, dans ce qu’on appelle maintenant la Vallée de la transition énergétique.

On parle de produire de l’aluminium vert, de l’acier vert et de l’hydrogène vert. Toutes ces nouvelles activités industrielles, tout comme l’électrification des transports, exigeront des volumes importants d’énergie renouvelable.

Plusieurs questions restent sans réponse. Au-delà de l’optimisation des centrales existantes et du développement de leur bassin versant, ce qui est éminemment souhaitable, construire de nouveaux barrages devrait coûter beaucoup plus cher que le plus onéreux complexe à ce jour, la Romaine. Certains projets pourraient se heurter à une vive opposition de part de la population locale, dont les Autochtones. C’est le cas des visées sur la rivière Magpie. Rares sont les rivières vierges relativement accessibles.

Cette nouvelle production coûtera près de quatre fois plus que le tarif patrimonial, selon Sophie Brochu. Est-ce à dire que les Québécois doivent s’attendre à des hausses substantielles des tarifs d’électricité parce qu’il faudra alimenter les grands consommateurs industriels qu’on aura su attirer ? Quant à l’éolien, cet apport d’énergie ne contribue pas à atténuer le problème des pointes de consommation hivernales, ce pour quoi Hydro-Québec a besoin de la puissance installée de centrales.

Enfin, François Legault fait peu de cas de l’efficacité énergétique. Avant de parler barrages, le gouvernement devrait s’évertuer à tirer des « négawatts » de la chauffe des maisons, logements et commerces mal isolés. En Europe, des programmes de « rénovation énergétique » ont été mis en oeuvre. Si on visait à réduire de 25 % la seule consommation résidentielle d’électricité, liée essentiellement au chauffage, c’est 17 TWh — plus de deux fois la Romaine — qu’on pourrait aller chercher, principalement en hiver et durant les périodes de pointe. C’est cependant un énorme chantier et Hydro-Québec ne peut l’entreprendre seule.

Or, il est sans doute plus vendeur pour un politicien en campagne électorale d’évoquer le miracle des grands ouvrages hydroélectriques que la prosaïque rénovation domiciliaire.

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