La fin d’une ère

C’était l’une des figures publiques les plus connues du monde, et sa mort paisible, jeudi après-midi, après une kyrielle de fausses alertes nous l’ayant retournée invincible et droite, a d’abord semblé un brin irréelle. Au terme du règne britannique le plus long et après une vie entière vouée à la rectitude et l’appesantissement monarchiques, la reine Élisabeth II s’en est allée.

Les hommages qui déferlent depuis s’attardent à la constance, au sens du devoir et à la longévité de cette femme, qui fut couronnée en 1953. Dès lors, et même avant, alors qu’elle était toute jeune princesse, elle se donna entièrement au fonctionnement de la machine royale, moins huilée parfois au gré des scandales. Elle entra en monarchie comme on entre en religion, plongée dans cet enfermement tout fait de protocoles, de décorum et de symboles, au point qu’on perde de vue le sens premier de cette coquille vide. Cette dévotion assortie d’une image publique froide et austère n’en fit jamais une reine de coeur. La série anglo-américaine de Netflix The Crown, vue dans quelque 100 millions de foyers à travers le monde, donna accès à une version plus intime de la reine, pimentée de manière sympathique grâce à la fiction. Pour l’authenticité et le vrai, incompatibles avec les ornements de la monarchie, il fallut donc passer par la télé.

À 14 ans, jeune princesse flanquée de sa soeur, Margaret, elle prononça son premier discours à la BBC. C’était en octobre 1940, en pleine Seconde Guerre mondiale, et l’adolescente s’adressait aux enfants, conviant ses futurs sujets à être solidaires des efforts des soldats britanniques. Cette petite princesse connut les trains à vapeur, mais la reine finit sa vie en étant active sur Twitter. Elle traversa les époques.

Jusqu’à la toute fin, Élisabeth fut astreinte aux déplacements officiels et aux événements de tous genres, inaugurations, réceptions, remises de médailles, conférences, le quotidien des royaux, quoi ! Mardi, depuis sa résidence écossaise de Balmoral, elle serrait encore les mains de Boris Johnson, venu présenter sa démission, et de la nouvelle première ministre Liz Truss. Cette femme de devoir réussit à ne livrer que la part symbolique de la femme qu’elle était, en gardant pour elle toute opinion politique. Elle connut 15 premiers ministres du Royaume-Uni.

Ici-bas, son décès nous plonge dans des sentiments partagés. Coincés, nous sommes, entre un grand respect pour la personne, mais une détestation de la fonction qu’elle occupait. Le Québec rechigne sur cette monarchie qui nous enchaîne depuis des lustres — en mai, on souligne la fête des Patriotes, alors que le reste du Canada célèbre la fête de la Reine. Un sondage Léger diffusé en 2021 révélait que 74 % des Québécois estiment que la monarchie n’a plus sa place au Canada. Le fondateur du Devoir, Henri Bourassa, a combattu une grande partie de sa vie cet enchaînement de la nation à l’impérialisme britannique. Quoi qu’on en dise, la cheffe de l’État au Canada était la reine Élisabeth II, et c’est désormais Charles III qui occupera cette fonction. Les premiers ministres canadiens n’y voient aucune aberration, et pourtant, cela grève notre indépendance.

Les Québécois rendent hommage au personnage, mais honnissent le fait d’être encore légalement soumis à la Couronne. Ces personnes-fonctions, un peu comme le pape, dont le récent passage au Québec a suscité une certaine curiosité sans soulever les foules, sont observées comme on regarde un spectacle. La scène de la monarchie nous rend parfois gourmands et voyeurs, avouons-le. Elle est surtout faite de scandales, ce qui nourrit une certaine presse s’agglutinant aux moindres faits et gestes de la royauté. La famille d’Élisabeth, dont trois enfants sont divorcés, ô scandale, a généreusement donné dans le genre. Le fait qu’elle a résisté à cette attention médiatique folle et démesurée lui vaut à lui seul un hommage, car il y avait là de quoi devenir fou.

Il n’y a pas qu’au Québec que la monarchie chatouille. Alors qu’ici, on espérerait s’affranchir de cette soumission, comme plusieurs ex-dominions l’ont fait avec fierté, les Britanniques aussi sont critiques de cette institution désuète. Le quotidien britannique The Guardian titrait en éditorial jeudi « La fin d’une ère ».  « Reconnaissons, pour le moment, et alors que nous sommes en plein choc national, que la Reine a fait le travail pendant si longtemps et avec un tel dévouement qu’elle mérite le respect national et l’affection qu’on lui témoigne à la suite de son décès. Mais ensuite, soyons suffisamment sensibles, à titre de nation en changement et qui a changé, pour admettre que la monarchie va et doit changer aussi. Les prochains jours seront empreints de solennité. Mais bientôt viendra le temps de débattre de cette question, et, si possible, sans l’aveuglement qui l’entoure souvent. »

Le temps des hommages respectueux et sincères à une souveraine fière et digne ne nous dispense pas en effet de demeurer critiques et navrés de nous voir encore fonctionner dans une monarchie constitutionnelle, ce legs d’un autre temps.

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