Rebâtir le Chili, prise 2

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. Il est notable, le réalisme avec lequel le président chilien, Gabriel Boric, prend acte du non retentissant au référendum de dimanche sur la nouvelle constitution — et tente de s’adapter. Car la déconvenue est amère : visant à rompre avec le modèle néolibéral et antisocial hérité de la dictature d’Augusto Pinochet, la très progressiste réforme constitutionnelle, rejetée à hauteur de 62 %, avait pourtant fait l’objet pendant un an d’un processus d’élaboration exemplaire, mené par une assemblée de citoyens élus démocratiquement. En retournant à sa table à dessin, le jeune président, âgé de 36 ans, fait preuve d’un précieux pragmatisme, quitte à faire grincer des dents son aile radicale.

On peut difficilement surestimer la valeur démocratique de ce qui se passe au Chili depuis l’inédit soulèvement populaire de 2019 contre les inégalités sociales et l’élection à la présidence en décembre dernier de M. Boric, leader de premier plan du mouvement. Surtout quand on compare cela à ce qui se passe dans le voisinage, spécialement au Brésil, où la campagne électorale en cours montre bien que le « bolsonarisme » n’a pas dit son dernier mot.

Égalitariste, féministe, écologiste, la nouvelle constitution ratissait large, très large (170 pages, 388 articles). Droits sociaux, droits sexuels, droits politiques : une majorité de Chiliens l’auront de toute évidence jugée dangereusement radicale. Bien financé, le camp du rechazo (« je rejette ») ne s’est pas privé, du reste, de brandir l’épouvantail simpliste du « chavisme » et du « communisme » pour discréditer les mesures de dé-privatisation contenues dans la réforme en matière de santé, d’éducation, de retraite et de logement. Ni d’aiguiser les sentiments racistes pour dénoncer la reconnaissance constitutionnelle des peuples autochtones (les Mapuches). La campagne aura été en partie détournée, d’autre part, par l’insécurité liée à la crise migratoire provoquée par l’arrivée de Vénézuéliens fuyant leur pays. Des couacs dans le fonctionnement de l’Assemblée constituante — dont l’un des membres les plus connus a feint un cancer pour accroître sa popularité — et une part de désinformation ont fait le reste, notamment sur la délicate question du droit à l’avortement.

Pour avoir prévu le coup, M. Boric, qui a perdu des plumes dans l’exercice, s’est tout de suite engagé à « construire un nouveau processus constitutionnel ». Premier geste concret, lourd de sens, fait mardi : remaniement ministériel, par lequel il a intégré à son cabinet des personnalités influentes associées aux gouvernements de l’ex-présidente Michelle Bachelet, dont la popularité au Chili reste grande. Lourd de sens parce que ce remaniement signale un recalibrage politique vers le centre gauche traditionnel.

La « construction » de ce « nouveau processus » va devoir passer par des alliances au Congrès, où le gouvernement n’a pas de majorité, avec la droite et l’aile modérée de son propre camp. Possible ? Oui, même si ce sera forcément compliqué. En résulterait un projet constitutionnel élagué et plus pondéré. Mais il reste au fond que, malgré le non référendaire, le consensus demeure dans la population et la classe politique sur le fait que le Chili veut tourner la page sur l’héritage de Pinochet. En cela, les aspirations sociales et démocratiques des Chiliens demeurent entières.

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Autrement moins inspirant est l’horizon brésilien. En témoignait à nouveau, à moins d’un mois de la présidentielle du 2 octobre, le grand rassemblement tenu mercredi à l’initiative du président d’extrême droite Jair Bolsonaro sur la plage de Copacabana, à Rio de Janeiro, dans le cadre du bicentenaire de l’indépendance du Brésil. Militants armés, appels à se « préparer à la guerre », menaces voilées de coup d’État : Bolsonaro mime de façon terrifiante le mode d’emploi de Donald Trump — et, as des réseaux sociaux, marque des points.

Si l’ex-président Luiz Inácio Lula da Silva demeure le grand favori de la présidentielle, l’écart avec Bolsonaro, dont la base est très mobilisée, s’est récemment rétréci (45 % contre 35 %, grosso modo). Les sondages donnaient Lula facilement vainqueur dès le premier tour. Ça n’est plus si sûr.

À d’autres fins, Lula s’est aussi recentré, diluant sa posture de gauche au point de choisir comme vice-président Geraldo Alckmin, son ancien adversaire de droite à la présidentielle de 2006, fervent catholique qui vit en bonne intelligence avec les évangéliques. But de la manoeuvre : séduire ces derniers, qui forment, comme aux États-Unis, un électorat clé qui a massivement voté pour Bolsonaro il y a quatre ans.

Soit, Lula est à la tête d’une large coalition. Reste que sa candidature (l’homme a 76 ans) témoigne d’une machine politique, son Parti des travailleurs, qui ne s’est pas renouvelée. Tout le contraire de la « nouvelle gauche » incarnée par Boric. Dans ces conditions, la possibilité ne peut être exclue que Bolsonaro soit réélu et qu’avec lui survivent les vieux démons de la dictature.

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