Jouer son va-tout

Dans son budget de mars 2022, le ministre des Finances, Eric Girard, indiquait que le gouvernement caquiste entendait proposer l’an prochain des changements au Fonds des générations. Comme les cibles de réduction de la dette par rapport au produit intérieur brut sont en voie d’être atteintes, il y a lieu de fixer un nouvel objectif pour les dix ou quinze prochaines années, peut-on lire dans son Plan budgétaire.

Évidemment, on veut que le Fonds des générations engrange moins d’argent, et non pas l’inverse.

Depuis, le rapport préélectoral que le ministère des Finances a présenté et que la vérificatrice générale, Guylaine Leclerc, a jugé pour l’essentiel « plausible » a montré une amélioration notable de la situation budgétaire du gouvernement. En quelques mois seulement, le déficit prévu pour l’année en cours a fondu comme neige au soleil, passant de 6,45 milliards à 729 millions, après les versements au Fonds des générations qui s’élèvent à un substantiel 3,4 milliards.

Alimentés essentiellement par Hydro-Québec et par les consommateurs d’alcool (ensemble, ils comptent pour les trois quarts des contributions), les versements au Fonds sont appelés à augmenter à plus de 5 milliards en 2026-2027. Cet instrument repose aussi sur des rendements de placement qui dépassent généralement les coûts d’emprunt de l’État. C’est la beauté de la formule : les sommes accumulées dans le Fonds ont permis de réduire l’endettement plus rapidement que si elles avaient servi à rembourser la dette directement.

François Legault n’a pas attendu le prochain budget pour annoncer un premier changement, soit une réduction de 39 % des versements au Fonds afin de financer la baisse d’impôt caquiste, soit un point de pourcentage en moins au taux de chacun des deux premiers paliers d’imposition.

Le Parti libéral du Québec n’y est pas allé avec le dos de la cuillère avec une réduction de ces taux de 1,5 point dès cette année, en plus d’offrir une foule de généreux allègements, allocations et crédits. Le cadre financier présenté dimanche par Dominique Anglade est celui d’un parti qui cherche à allécher des électeurs plutôt qu’à se préparer à gouverner. En cinq ans, les engagements libéraux totalisent 41 milliards. Les versements au Fonds restent intouchés, et la dette augmente forcément. Encore que légèrement : c’est qu’une bonne partie du manque à gagner et des nouvelles dépenses est compensée par des revenus additionnels, dont certains apparaissent pour le moins incertains. C’est le cas de la récupération par le fisc québécois de 3,4 milliards, soit la totalité du manque à gagner imputable aux paradis fiscaux, une récupération qui dépend du gouvernement fédéral et d’une coordination internationale qui n’est pas encore en place.

Dans un rapport remis au ministre des Finances en décembre, un panel d’experts, formé essentiellement d’économistes universitaires, rappelait que les lois sur l’équilibre budgétaire et le Fonds des générations ont sans contredit permis d’améliorer l’état des finances publiques. Le Québec s’est avéré la seule province à voir son endettement diminuer de façon significative. Pour ces experts, la réduction de la dette ne devrait toutefois pas être un exercice sans fin. Le Fonds des générations doit demeurer, mais avec de nouvelles cibles à long terme.

Et si on parle d’équité intergénérationnelle, on doit constater que les jeunes accordent plus d’importance à l’urgence climatique qu’à la réduction de la dette, ce que Québec solidaire ainsi que le Parti québécois semblent avoir parfaitement compris.

Avant de s’engager à réduire les impôts, sous le prétexte bidon de remédier à une situation ponctuelle, la CAQ aurait dû procéder à l’évaluation des besoins à moyen et long terme en santé et en éducation, ainsi que des investissements nécessaires à la lutte contre les changements climatiques. Quitte à laisser le PLQ, qui ne prétend plus au pouvoir, jouer son va-tout.

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