Le legs dilapidé de Mikhaïl Gorbatchev

Décembre 1987 : Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev signent à Washington un traité global de désarmement prévoyant l’élimination des missiles nucléaires intermédiaires des deux pays. Moment clé de la fin de la guerre froide. Ils sont nombreux dans les opinions publiques occidentales à pousser alors un grand « ouf ! » après des années d’angoissante rhétorique belliqueuse de la part du président américain.

En Occident, le traité gonfle l’estime pour le leader soviétique, pendant qu’entre perestroïka et glasnost — entre pénuries et libertés —, l’URSS implose.

« Homme de paix », M. Gorbatchev, décédé mardi dernier, le fut assurément : il le démontra deux ans plus tard, quand tomba le mur de Berlin, en assignant les soldats à leurs casernes. Ce n’est pas trop de dire que l’homme a pris une décision d’une grandeur exceptionnelle en ne recourant pas tous azimuts à la répression, comme l’aurait voulu la vieille garde.

Encore qu’entre principes et nécessités, il est entendu que Gorbatchev, homme du sérail qui croyait pouvoir réformer le soviétisme, s’était plus largement rendu à l’évidence que l’URSS s’écroulait économiquement et que le financement de sa puissance militaire était intenable.

Du traité sur le contrôle des armes nucléaires, Jean Daniel écrivait à l’époque, dans Le Nouvel Observateur, coiffant son éditorial du titre « Apocalypse : le premier recul », que « c’est un vrai commencement ». « Non seulement parce que, chacun l’a répété, on détruit des armes pour la première fois depuis qu’elles existent ; mais en raison du fait que toutes les tentatives pour interrompre la course aux armements ont jusqu’ici échoué [et que les] accords de limitation ont tous été contournés. »

De son côté, dans Le Devoir, Paul-André Comeau avait éditorialisé : « Qui aurait pu, au début de cette décennie, envisager pareille possibilité ? Ronald Reagan n’a-t-il pas été l’artisan belliqueux du déploiement de muscles et de fusées nucléaires qui ont provoqué des manifestations monstres dans la plupart des capitales d’Europe occidentale ? » (« Un traité d’espoir », 9 décembre 1987).

Suivront bien, dans la foulée de ce traité que l’on imaginait porteur d’apaisement durable des relations internationales, d’autres traités russo-américains de limitation des armes stratégiques (Start I et II, Sort et puis le New Start, dont l’application court jusqu’en 2026).

Mais le fait est que, depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 1999, ces traités du reste incomplets n’ont guère contribué à dénucléariser le climat géopolitique. Encore heureux que le Traité de non-prolifération des armes nucléaires, accord onusien conclu en 1968 et dont l’application est assurée par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), ait tenu la route.

Poutine a tôt fait, l’hiver dernier, de brandir la menace nucléaire contre l’Ukraine. Part de bluff ? Sans doute. Il n’empêche qu’à cette aune, d’aucuns analysent que le risque d’escalade nucléaire, délibérée ou accidentelle, n’est pas moins grand aujourd’hui qu’il l’était pendant l’ancienne guerre froide. En tout cas, « le conflit met un terme à la relance de pourparlers nucléaires entre la Russie et les États-Unis, écrivait en mars dans Le Monde l’historien Benjamin Hautecouverture. C’est une période sombre qui s’ouvre pour le dialogue stratégique bilatéral. »

L’occupation russe de la centrale ukrainienne de Zaporijjia, où sont arrivés jeudi des inspecteurs de l’AIEA pour dresser un état des lieux, relève dans ce contexte d’une instrumentalisation abominable de la dissuasion nucléaire de la part de Poutine.

La dilapidation du legs de Gorbatchev, c’est l’écrasement orwellien des libertés et des opposants auquel s’est livré Poutine, c’est sa remilitarisation à outrance et va-t-en-guerre de la Russie. Mais c’est aussi le résultat du comportement des États-Unis, dont Gorbatchev a dénoncé « l’arrogance ». Si ce dernier, en fossoyeur involontaire de l’empire, était l’antithèse du projet totalitariste poursuivi par Poutine, il n’en partageait pas moins avec lui une amertume vivace quant aux mensonges de l’OTAN sur son élargissement et au mépris triomphaliste et stérile affiché par les Américains à l’égard des Russes depuis le début des années 1990.

Mikhaïl Gorbatchev, tout à la fois l’un des plus grands personnages politiques du XXe siècle et responsable, dixit Poutine, de « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ».

Le décès de cet homme, dont les funérailles ont lieu samedi en l’absence d’un Vladimir Poutine trop petit pour faire la part des choses, nous replonge dans un passé qui n’est pas si lointain, mais qui nous semble en même temps antédiluvien. Les bombes atomiques sont tombées sur Hiroshima et Nagasaki il y a maintenant plus de 75 ans, et la crise des missiles à Cuba se sera produite il y a 60 ans en octobre. Ce sont des événements qui appartiennent toujours à l’histoire proche et irrésolue de l’humanité. La menace qui pèse sur l’Ukraine ne nous le fait pas oublier.

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