Un mal plus grand nommé populisme

La campagne électorale n’a pas vécu une semaine que l’intimidation et les menaces s’invitent dans le quotidien des élus.

La députée libérale Marwah Rizqy a porté plainte à la police pour harcèlement criminel et communications harcelantes, tandis que le bureau de son collègue Enrico Ciccone a été vandalisé. Dans la foulée, le député caquiste Sylvain Lévesque a contacté la police à la suite de la diffusion d’une affiche électorale maculée de sang. La tension est suffisamment grande pour que le premier ministre, François Legault, lance un appel au calme sur Twitter, plateforme de prédilection des abrutis qui salissent et avilissent leurs semblables.

Le premier devoir est de remettre les choses en perspective. Les critiques et propos virulents ne relèvent pas tous du discours haineux, une forme bien circonscrite de propos qui sont déjà prohibés par le Code criminel. De nombreuses attaques lamentables sont à ranger dans la catégorie du mauvais goût, de la vulgarité, de l’injure et de l’imbécillité crasse. Aussi révulsifs soient-ils, ces discours restent protégés par le droit à la liberté d’expression, pour autant que ceux-ci ne soient pas diffamatoires.

Dans leur indignation compréhensible, les élus doivent garder le sens des proportions. Les hurluberlus qui comptent leurs abonnés sur les doigts d’une main sur les réseaux sociaux ne méritent pas toujours notre attention. Ils crient dans le vide : qu’on laisse l’écho de leur propre bêtise enterrer leur vacuité. Et qu’on les bloque, comme l’a fait récemment le député conservateur fédéral Alain Reyes.

À l’inverse, les menaces et le harcèlement à l’encontre de Marwah Rizqy entrent dans une autre catégorie. Ce sont des actes criminels, inadmissibles, qui exigeaient une réponse rapide des forces policières. Mme Rizqy n’a pas à sortir le moins souvent possible, comme le lui auraient suggéré les policiers, pendant que le pas paresseux de la justice traite le cas de l’auteur présumé des menaces, qui jouit de sa pleine liberté en attente de son procès. À quand le bracelet électronique pour ce genre d’individu ?

L’infortune de Marwah Rizqy nous rappelle une cruelle réalité. Ce sont les femmes, et les personnes appartenant à des groupes identifiables (les personnes racisées), qui sont les premières cibles de la violence et de l’intimidation dans les espaces numériques gangrenés par la misogynie et le racisme. Nous ne pouvons le tolérer au nom du droit à la liberté d’expression : l’intimidation comme le harcèlement sont des crimes. Mais comment enrayer ces propos indignes d’une société pluraliste et égalitaire qui essaiment dans le Far Web ?

Parmi les mesures à envisager, il faut légiférer pour interdire ces paravents commodes pour les intimidateurs que sont les comptes anonymes sur les réseaux sociaux. Nous devons forcer ces plateformes numériques à consacrer plus d’efforts à l’expurgation des discours extrêmes, haineux et criminels, au risque de subir des pénalités financières. Nous devons exiger des policiers qu’ils accordent plus d’importance à l’intimidation en ligne en général, et à l’encontre des élus en particulier. Selon la Sûreté du Québec, les signalements pour menaces en ligne contre les élus sont passés de 16 en 2019 à 262 en 2020.

Cependant, nous aurions tort de compartimenter l’analyse du problème. Les violences que subissent les élus ne sont pas différentes de celles qu’endurent aussi les journalistes. Les appels au calme de la classe politique renvoient l’écho des sorties récentes des associations représentatives en journalisme et des grands médias qui se plaignent du climat délétère dans lequel ils exercent désormais leur métier.

La grande majorité des journalistes et des politiciens inscrivent leur action dans la recherche du bien commun et de l’éthique publique. Les uns et les autres vivent dans des univers distincts, mais complémentaires, et bien qu’ils cherchent à préserver leurs distances et leur indépendance, ils se réclament d’une commune appartenance aux idéaux démocratiques.

Ces idéaux sont mis à mal par la montée du populisme, par la libération de la parole et de l’action politique de l’extrême droite américaine sous la présidence de Donald Trump.

Bien que la réalité sociopolitique du Québec ait peu à voir avec celle des États-Unis, nous assistons ici aussi à une remise en question — pour ne pas dire une contestation belliqueuse — des institutions et des proverbiales élites que détestent tant les populistes campés aux extrémités du spectre politique (surtout à droite, mais un peu à gauche aussi). L’urgence sanitaire, le confinement et les campagnes de vaccination ont renforcé leur sentiment impressionniste et naïf de liberticide.

Dans la campagne actuelle, un seul candidat cherche à canaliser cette colère et cette frustration en action politique. Éric Duhaime marche sur une fine ligne en ne tolérant pas les appels à la haine et à la violence dans ses rangs, mais en acceptant la désinformation parmi les candidats et les partisans du Parti conservateur du Québec. Nous verrons assez tôt s’il fédère plus qu’il ne divise.

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