Liberté, manipulation et PCQ

De passage en Beauce mardi, le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ), François Legault, a décidé de prendre le taureau par les cornes en abordant le thème de la liberté et des limites imposées à celle-ci durant la pandémie, un clou que le chef du Parti conservateur du Québec (PCQ), Éric Duhaime, ne cesse d’enfoncer. Dans ces circonscriptions où le PCQ trouve un terrain fertile pour son message anti-mesures sanitaires, le chef caquiste a senti le besoin de répliquer en taxant son adversaire d’irresponsable.

C’est un couteau à double tranchant, puisque ça ramène Éric Duhaime sur son terrain de prédilection, qui convient bien à un parti dont le slogan proclame « Libres chez nous ». Mais il est possible que dans la war room de la CAQ, on préfère que le chef conservateur y reste cantonné autant que possible.

Évidemment, Éric Duhaime en a profité pour lancer ses propres salves en accusant François Legault d’avoir divisé les Québécois entre vaccinés et non-vaccinés, entre travailleurs essentiels et non essentiels. François Legault est « le premier ministre le plus liberticide de notre histoire », a-t-il avancé, ce qui illustre bien la manière Duhaime : le raccourci trompeur.

François Legault a été le seul premier ministre québécois qui a dû affronter une pandémie d’une telle ampleur, causée de surcroît par un virus dont on connaissait peu de choses. On peut d’ailleurs dire que les conservateurs Doug Ford et Jason Kenney ont été, eux aussi, les premiers ministres les plus liberticides de l’histoire de leurs provinces respectives.

Et que dire de Justin Trudeau, qui, toutefois, pourrait, aux yeux de certains, céder la palme à son père pour son recours à la Loi sur les mesures de guerre en 1970.

Éric Duhaime s’oppose au confinement, à l’obligation du port du masque dans les lieux publics, à celle de la vaccination pour le personnel de la santé, au passeport vaccinal, qui empêchait les personnes non vaccinées de fréquenter les restaurants. Bref, la liberté qu’il revendique, c’est la liberté des individus d’agir sans entraves lors d’une pandémie.

Le problème, c’est que cette approche libertarienne a été essayée ailleurs, et elle a échoué.

Ce fut le cas en Suède, l’exemple le plus patent, où les autorités de santé publique préconisaient la protection des personnes vulnérables et l’exposition des autres dans le but de constituer une immunité communautaire. Illusoire objectif. La Suède, dont le système de santé est pourtant beaucoup plus robuste que le nôtre, a dû faire marche arrière. Même chose au Royaume-Uni. Au Canada, l’Alberta a tenté le coup. Ce fut un lamentable échec qui a coûté son poste de premier ministre à Jason Kenney.

Éric Duhaime aimait bien citer l’exemple de la Floride, dont le gouverneur républicain, Ron DeSantis, qualifié de « Trump avec un cerveau »,  a décidé de faire fi des recommandations de la Santé publique après les avoir suivies un temps.

Résultat : comparativement au Québec, qui affiche un taux de surmortalité de 3,9 % pour la période allant de mars 2020 au début de juillet 2022, le plus bas taux au Canada hormis les provinces atlantiques, la Floride a vu ses morts se multiplier, et son taux de surmortalité est au moins quatre fois plus élevé que celui du Québec, selon les données publiées par le New York Times.

Si on avait imité la Floride, c’est au bas mot 17 500 décès de plus qu’on aurait sur les bras. À cela se serait ajouté un grave engorgement des hôpitaux qui aurait forcé un inhumain triage des patients — c’est-à-dire forcé le personnel à choisir, faute de capacité, les patients qui auraient survécu et ceux qui, privés de soins, auraient pris le chemin du cimetière. Le chef conservateur devrait nous dire combien de morts sa conscience aurait-elle pu supporter au nom de la liberté en pareille circonstance.

Certes, la gestion de la pandémie par le gouvernement Legault n’est pas sans tache. Le chef conservateur se dit sensible à la détresse que le confinement et les contraintes sanitaires ont causée. Il se porte à la défense de ces « gens fâchés », de « ces gens qui ont été sacrifiés » pendant la pandémie. François Legault l’accuse de vouloir « faire entrer la grogne à l’Assemblée nationale ». C’est exactement ce qu’il a l’intention de faire, dit-il : canaliser cette colère en lui donnant un exutoire démocratique, une voix politique.

Mais là où il leurre ses sympathisants, c’est en leur faisant croire que sans des mesures sanitaires contraignantes, sans ces limites imposées à la liberté individuelle afin de protéger la santé de tous, les Québécois seraient sortis indemnes de la pandémie ou, en tout cas, en meilleure posture qu’aujourd’hui.

Le malheur de ce libertarien, c’est qu’il est trop intelligent pour prétendre qu’il n’est pas conscient des faussetés qu’il répand. Il n’est pas crédible : ça devrait le flatter. N’est pas Maxime Bernier qui veut. C’est un manque d’éthique, celle de l’homme politique, qu’Éric Duhaime toutefois trahit avec son penchant pour la manipulation.

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