Le Royaume-Uni en état de rapetissement

La nouvelle est tombée comme une bombe au Royaume-Uni vendredi dernier, avec l’annonce par le régulateur britannique de l’énergie (OFGEM) que les factures de gaz et d’électricité vont bondir de 80 % en octobre. 80 % ! Le plafond annuel maximum établi par l’OFGEM pour un foyer moyen était de 1277 livres (environ 1950 $) en octobre 2021 ; sur un an, il aura par bonds presque triplé en octobre prochain, à 3549 livres.

La gravité de la situation pour les ménages peut difficilement être exagérée. L’inflation fait « mal au portefeuille » partout dans le monde et creuse partout les inégalités. Or, parmi les pays du G7, le Royaume-Uni est celui où l’inflation est la plus cinglante : elle était de 10,1 % en juillet (en comparaison à 7,1 % au Canada), et la Banque d’Angleterre s’attend à ce qu’elle grimpe à 13 % à l’automne.

La crise est telle qu’une analyse de la banque danoise Saxo dit du pays qu’il « ressemble de plus en plus à un pays émergent » sous l’impact inflationniste conjugué du Brexit et de la pandémie. L’ONG Child Poverty Action Group évalue que 15 millions de ménages (un sur deux) seront en état de « pauvreté énergétique » en janvier prochain — c’est-à-dire qu’ils peineront à payer leurs factures si le gouvernement n’adopte pas d’urgence des mesures d’aide.

D’où cet impressionnant vent de fronde syndicale, ouvrière et citoyenne qui souffle sur le Royaume-Uni depuis juin contre la vie chère et les salaires qui ne suivent pas. Vent de colère qui n’est pas sans renvoyer aux grandes grèves de l’« hiver du mécontentement » qui avaient balayé le pays en 1979 ou encore, plus récemment, à l’exaspération collective exprimée par le mouvement des « Gilets jaunes » en France.

Pareille mobilisation syndicale ne s’est pas vue au Royaume-Uni depuis des décennies : mouvement de grèves dans les trains et le métro de Londres, auquel ont emboîté le pas les débardeurs et les avocats commis d’office. Et puis, débrayages attendus à la rentrée chez les enseignants et peut-être même parmi les infirmières, qui de toute l’histoire du pays n’ont jamais fait grève.

A été lancée dans ce contexte une campagne de protestation baptisée Enough is Enough (Assez, c’est assez), en bonne partie inspirée par le syndicaliste Mick Lynch, de la National Union of Rail, Maritime and Transport Workers (RMT). Personnage politiquement singulier que ce M. Lynch, puisqu’il est un « Lexit », à savoir un pro-Brexit de gauche.

Enough is Enough a prévu la tenue d’un grand rassemblement mercredi dans le centre de Londres, auquel doit par ailleurs participer l’infatigable « socialiste démocrate » Bernie Sanders, héros de la gauche américaine.

Le mouvement est largement le produit du vide laissé par l’inapte Parti travailliste. Sanders, lui, est en mission : fédérer les mouvements ouvriers américain et britannique, qui sont loin d’être dissimilaires : ils ont tous les deux été cassés dans les années 1980 par Ronald Reagan et Margaret Thatcher.

À cette résistance est venue en parallèle se coller un mouvement citoyen informel appelé Don’t Pay UK., dont les adhérents menacent publiquement de ne pas payer leur facture. Oseront-ils le faire ? Mouvement fragile, sans doute, mais qui n’en témoigne pas moins de la détresse aiguë, à l’approche de l’hiver, d’une grande partie de la population face à un gouvernement conservateur qui reste, pour l’heure, aux abonnés absents.

Les abonnés absents comptent, au premier chef, le démissionnaire Boris Johnson, qui, après s’être bien amusé avec le pouvoir, ne prend plus de décisions importantes, comme installé dans la posture du boudeur. Vient ensuite celle qui lui succédera la semaine prochaine, Liz Truss, après avoir été élue contre son rival Rishi Sunak à la chefferie du Parti conservateur — on le saura officiellement lundi — par des militants de haute caste dont le profil est peu représentatif de la population.

Très à droite, Mme Truss, ministre des Affaires étrangères, a déclaré que la solution à la crise ne consistait pas à donner de l’argent aux gens de manière inconsidérée. Voilà à quelle enseigne elle loge.

Si donc on s’attend à ce que le nouveau gouvernement s’engage bientôt à distribuer des milliards de dollars en aide directe — comment ne pourrait-il pas le faire, vu la crise ? — , Mme Truss le fera manifestement à contrecoeur. Apôtre de l’ultralibéralisme thatchérien, elle ne jure que par les baisses d’impôts et aime dire que les Britanniques doivent « travailler plus ».

Assise sur la majorité conservatrice décrochée par M. Johnson en 2019, Truss tient en pratique le pouvoir jusqu’en 2024. De quoi, donc, seront faites les prochaines années ?

Enfermé dans un Brexit dont les retombées positives tardent à se vérifier démocratiquement et économiquement, Londres aura en outre à faire face à au moins deux autres grands défis : celui du référendum sur l’indépendance que le gouvernement de l’Écosse veut tenir en octobre 2023 ; et celui, à plus long terme, de la réunification inexorable des deux Irlandes.

Sous les conservateurs, le Royaume-Uni ne tend pas qu’à se désunir : il tend à rapetisser.

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