Les sanglots longs de la guerre

Des funérailles à Moscou de la « martyre » Daria Douguina (« Elle est notre Jeanne d’Arc », dixit un chroniqueur russe) au « musée » de tanks russes démolis qui sont exposés, par bravade, au centre-ville de Kiev, on voit la Russie comme les États-Unis et l’Ukraine s’enferrer objectivement dans une logique commune, six mois après le début du conflit — celle d’une guerre qu’on laisse s’étirer.

Six mois après l’échec foudroyant de la stratégie de guerre éclair tentée par Vladimir Poutine, il s’installe en effet autour de l’agression russe en Ukraine — ou risque de s’installer — une dynamique d’enlisement, de guerre d’usure, sans perspectives diplomatiques de sortie de crise. Les positions restent, de part et d’autre, maximalistes : le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, n’a de cesse de dire que les territoires ukrainiens (la Crimée et le Donbass) ne sont pas négociables. Il l’a encore répété, la semaine dernière, au président turc, Recep Tayyip Erdoğan, qui tente de se poser en médiateur, sur fond de paralysie onusienne. Les Ukrainiens considéreraient toute concession, et on le comprend, comme une capitulation.

Vladimir Poutine aurait, quant à lui, entrouvert la porte à des pourparlers avec Zelensky, ont prétendu les Turcs après les conversations qu’Erdoğan a eues à Sotchi avec le président russe. Pour autant, il n’est pas question pour Poutine d’ouvrir des négociations avant que Kiev n’ait définitivement renoncé à la Crimée et aux territoires conquis et occupés depuis février par les Russes, soit environ 20 % de l’Ukraine. D’autant moins que l’assassinat à la voiture piégée de Daria Douguina jette de l’huile sur le feu dans les milieux ultranationalistes qui crient vengeance.

D’aucuns ont cru, ou voulu croire, que le récent accord sur l’exportation de céréales depuis les ports ukrainiens de la mer Noire pourrait potentiellement servir de point de départ à des discussions plus larges. Pour l’heure, c’est un espoir en forme de vue de l’esprit. À souffler de temps en temps un peu de chaud sur beaucoup de froid, Poutine ne chercherait en fait qu’à gagner du temps dans un contexte où ses troupes militaires sont essoufflées et où les Ukrainiens, nouvellement armés de technologie de pointe occidentale, sont maintenant en mesure de frapper avec précision des cibles en Crimée.

Il se trouve que, militairement, l’automne approche et qu’il constitue bien entendu un horizon opérationnel incontournable. Tandis que Poutine cherche à refaire en hommes ses forces militaires et à lancer une nouvelle offensive de terrain, les Ukrainiens résistent encore et toujours à la supériorité numérique de l’artillerie russe. Résistance exemplaire, il va sans dire, d’autant plus notable que les Ukrainiens « célèbrent » en ce mercredi leur indépendance, proclamée le 24 août 1991, mais résistance dont tout le monde sait bien qu’elle n’aurait pas tenu aussi longtemps sans l’appui en armements fournis par les Occidentaux, au premier chef celui des États-Unis. Or, si cet appui est massif, on sait néanmoins qu’il n’est pas suffisant pour modifier significativement le rapport de force. Le risque existe que le conflit soit gelé, au propre comme au figuré, comme après 2014. Auquel cas, quel hiver attendrait les populations ? D’abord pour les Ukrainiens, au vu de l’emprise qu’exerce Moscou sur une bonne partie de l’économie nationale ? Mais aussi pour le commun des Russes, sur lesquels pèsent de plus en plus les sanctions économiques occidentales ?

De plus, on ne peut pas faire l’impasse sur le fait que les États-Unis ont intérêt à faire traîner la guerre un certain temps. Elle leur est évidemment utile sur le plan de son industrie militaire, mais également sur les plans énergétique (exportations de gaz) et agricole (ventes de blé).

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Daria Douguina était une ultranationaliste totalement acquise, comme son père Alexandre, à « l’opération militaire spéciale » en Ukraine. Au point d’ailleurs de reprocher à Poutine ne pas en faire assez contre l’Occident. Proche des milieux d’extrême droite européens comme l’est Poutine, Alexandre Douguine, que l’attentat visait apparemment plutôt que sa fille, a sans doute exagéré la proximité de ses liens avec le président russe. Il n’en est pas moins un idéologue qui, plaidant pour le rétablissement d’une « grande Russie » orthodoxe régnant sur tous les territoires russophones, l’a sûrement inspiré.

Fait relevé dans un reportage du New Yorker : il se trouve que l’armée de terre russe a recours de façon disproportionnée à de jeunes hommes appartenant à des minorités ethniques provenant de petites républiques économiquement défavorisées, comme le Daghestan, la Tchétchénie et le Bachkirie… Chair à canon de desseins politiques qui les desservent, ils sont à Poutine ce que les Afro-Américains furent pour les États-Unis au Vietnam.

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