L’épiphanie de Liz, les filets de Donald

La fin, c’est le commencement. Battue à plates coutures lors de la primaire républicaine de mardi dans le Wyoming, mais promettant de « faire tout ce qu’il faut », au nom de Dieu et de la liberté, pour bloquer le chemin à Donald Trump, Liz Cheney se rendrait probablement utile en se présentant à la présidentielle de 2024. Elle y songe, évidemment. Vu le système électoral dysfonctionnel qu’est celui des États-Unis, elle irait peut-être arracher à Trump la poignée de votes susceptible de lui nuire décisivement. On peut toujours conjecturer. En quoi toutefois cela soignerait-il le cancer de l’extrême droite qui ronge le Parti républicain ?

Dans l’immédiateté de la campagne en vue des législatives de mi-mandat de novembre, on voit un peu partout les métastases. La défaite de Mme Cheney, héroïne républicaine esseulée de l’opposition à Trump, elle qui avait été élue facilement trois fois à la Chambre des représentants, est emblématique de la mainmise que l’ex-président conserve sur le parti. Et c’est ainsi que, des dix élus républicains de la Chambre à avoir voté pour la destitution de Trump pour « incitation à l’insurrection » lors de l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021, quatre ont été battus aux primaires, quatre autres ne se sont pas représentés et deux seulement ont survécu à l’excommunication décrétée par le milliardaire.

Selon le site spécialisé FiveThirtyEight, au moins la moitié des candidats républicains qui se présenteront en novembre à la Chambre, au Sénat, au poste de gouverneur, de procureur général ou de secrétaire d’État (responsable du processus électoral) sont carrément des « négationnistes de l’élection » (election deniers) ou ont au moins jugé utile de « flirter » avec le mensonge de la « présidentielle volée ». Un autre site, celui de Ballotpedia, montre à quel point la domination des candidats adoubés par Trump est importante : l’ont emporté les trois quarts des candidats à un poste de gouverneur qu’il a soutenus. Son emprise est du même ordre parmi les candidats au Sénat. Cela dit, sept États doivent encore organiser des primaires républicaines d’ici novembre. On imagine que Mme Cheney ne restera pas silencieuse.

En tout cas, ni ses démêlés judiciaires au sujet de ses magouilles fiscales ni les preuves accablantes réunies contre lui par la commission d’enquête sur l’assaut du 6 janvier, dont Mme Cheney est la coprésidente et dont on attend le rapport d’ici novembre, n’ont à ce jour affaibli son influence sur le parti et sur les militants. Non plus que la perquisition du FBI à sa résidence de Mar-a-Lago, qui a plutôt refait, jusqu’à preuve du contraire, l’unité autour de son statut de victime.

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Liz Cheney a eu une épiphanie, tant mieux. Conservatrice bon teint, appartenant à la caste supérieure américaine, elle demeure pour autant très proche idéologiquement de Trump pour avoir voté 93 % du temps à la Chambre en faveur de ses politiques quand il était président. Elle est par ailleurs la fille de Dick Cheney, l’ancien vice-président superpuissant et néoconservateur de George W. Bush, architecte d’une conception antidémocratique du pouvoir passant par l’« impérialisation » de la présidence, ce avec quoi Trump ne peut pas ne pas être d’accord. C’est dire que, si les Cheney sont aujourd’hui des perdants de la guerre intrarépublicaine lancée par Trump contre l’« establishment » et les vieilles « élites », ils ont en partie préparé le terrain pour la catastrophe dans laquelle s’enfonce aujourd’hui la démocratie américaine.

Pour avoir réussi à créer autour de lui un culte de la personnalité, Trump est caricatural en même temps qu’il est un phénomène complexe. II est grand, le mystère de la foi qu’il inspire. Tout se confond en une tempête parfaite où s’entremêlent la désinformation, la victimisation, les conflits de classes, la capacité de Trump à aiguiser les insécurités identitaires du chrétien blanc, à capter une juste colère populaire — tout en divertissant la galerie et en intimidant ses adversaires. En purgeant les rangs du Parti républicain sur la base de sa propre rectitude politique, Trump a permis qu’émerge une nouvelle garde pratiquant à sa façon la culture de l’annulation. Mme Cheney en est la victime la plus spectaculaire.

Électoralement insignifiant, le très conservateur Wyoming, que Trump a remporté à hauteur de 70 % des voix en 2020, son meilleur score national, illustre bien le virage qu’il tente d’imposer à la droite américaine. Les républicains ont toujours joué sur la veine antiétatique et anti-gouvernement fédéral dans les États où ils jugeaient cela utile. C’est une veine que Trump exploite à fond, qui ne peut pas régner sans jeter partout et tout le temps de l’huile sur le feu. Il y a au pays comme un climat de guerre civile, a laissé entendre Liz Cheney cette semaine. En effet. On peut difficilement espérer que les élections de novembre, qui devraient normalement être à l’avantage des républicains, contribueront à l’apaiser.

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