Le bilinguisme avant la réconciliation

Selon des informations obtenues par La Presse canadienne, de hauts fonctionnaires fédéraux étudient la possibilité d’accorder une exemption à l’exigence de bilinguisme à leurs employés qui parlent une langue autochtone, mais qui ne maîtrisent pas l’anglais ou le français. Aucune décision n’a été prise, mais le gouvernement Trudeau ferait mieux d’y penser deux fois avant de s’engager sur cette voie.

Une note obtenue par La Presse canadienne fait état de « tensions croissantes » au sein des fonctionnaires fédéraux autochtones qui ne maîtrisent pas les deux langues officielles du Canada. Environ 400 d’entre eux ont exprimé leur souhait d’obtenir une exemption générale aux exigences de bilinguisme dans la fonction publique fédérale. La Gouverneure générale, Mary Simon, a été citée en exemple par une sous-ministre à Patrimoine canadien. Mme Simon parle l’inuktitut et l’anglais, mais pas le français, une langue qu’elle a promis d’apprendre lors de sa nomination. À son sujet, l’heure des bilans est prématurée quoiqu’il soit permis de douter qu’elle puisse faire des progrès significatifs, à l’aube de ses 75 ans.

Le ministre des Relations Couronne-Autochtones, Marc Miller, a joué de prudence en commentant le sujet délicat de l’exemption de bilinguisme des fonctionnaires autochtones. « Quand on prend ce genre de décision, c’est presque toujours au détriment du français, a-t-il dit. Ce n’est pas quelque chose qu’une majorité de gens trouveront acceptable. »

Le ministre Miller a dit tout ce qu’il fallait pour prendre une décision éclairée. En matière de dualité linguistique, les assouplissements se font inévitablement au détriment du français. On tolère bien les juges unilingues anglophones à la Cour suprême, mais accepterait-on un juge unilingue francophone ? L’histoire de ce beau pays bilingue, au sein duquel une langue est plus officielle que l’autre, regorge d’exemples où le français est déconsidéré dans la prestation de services et de travail par les institutions fédérales.

Au nom de la réconciliation avec les Autochtones, le gouvernement Trudeau avait sans doute de bonnes raisons de faire de Mary Simon la première Gouverneure générale inuite dans l’histoire du Canada. Que dire de sa décision subséquente de nommer une lieutenante-gouverneure unilingue anglophone, Brenda Murphy, dans la seule province officiellement bilingue du pays, le Nouveau-Brunswick ? Encore là, l’inverse aurait été impensable. Pour couronner le tout, les libéraux de Justin Trudeau n’acceptent pas le jugement d’un tribunal du Nouveau-Brunswick qui a déclaré inconstitutionnel le processus de nomination de Mme Murphy, justement parce qu’elle ne maîtrisait pas le français. Ottawa a choisi de porter la cause en appel, si bien qu’il faut se questionner sur la valeur symbolique de tels gestes.

En nommant avec autant de désinvolture des unilingues anglophones à des postes clés de l’appareil étatique, le premier ministre, Justin Trudeau, libère les voix dissidentes qui se moquent de la Loi sur les langues officielles. À la moindre difficulté, « c’est le français qui prend le bord », fait remarquer le porte-parole du Bloc québécois en matière de langues officielles, Mario Beaulieu.

Malgré les nobles intentions et les boniments d’usage sur le bilinguisme du Canada, les francophones ne sont pas dupes de l’inégalité de rapports de force dans la fonction publique fédérale. Selon une compilation récente de Radio-Canada, les postes de sous-ministres et de sous-ministres associés sont occupés par des anglophones quatre fois sur cinq. Le poids des hauts fonctionnaires francophones (19 %) est inférieur à leur poids réel dans la population (23 %). Le bassin de fonctionnaires francophones (31 %) rend encore plus incompréhensible leur faible représentativité dans les postes d’influence.

Les conséquences ne surprendront guère. Une « insécurité linguistique » plombe l’usage du français dans les officines fédérales à Ottawa, à Gatineau et à Montréal. Pas moins de 44 % des fonctionnaires francophones sont mal à l’aise d’utiliser leur langue première sur les lieux de travail, par crainte d’être jugés, d’être mal compris par leurs supérieurs ou d’exiger des efforts de compréhension supplémentaires de leurs collègues anglophones. Le constat provient d’une source fiable : le Commissaire aux langues officielles du Canada. Voilà l’état de cette maison bilingue irréformable.

Les critiques rappelleront que les Autochtones sont encore plus sous-représentés que les francophones dans la fonction publique et que leur accorder une exemption est un moindre mal dans la perspective d’une réconciliation avec les peuples autochtones. La réconciliation, nous en sommes. Elle sera nettement plus féconde et durable si elle englobe les deux « peuples fondateurs » de jadis, aux côtés des Autochtones. Ceux-ci sont bien placés pour comprendre les risques et périls qui guettent les langues en situation de minorité. Ce n’est rien leur enlever que de maintenir les exigences de bilinguisme dans la fonction publique, quitte à leur donner du temps et du soutien pour qu’ils puissent avoir la possibilité de s’ouvrir au français avec la même générosité qu’à l’anglais.

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