Salman Rushdie, libre penseur

Dans Joseph Anton, une autobiographie (2012), Salman Rushdie écrit que la littérature sert « à augmenter la somme de ce que les êtres humains sont capables de percevoir, de comprendre, et donc, en définitive, d’être ». Lundi, dans The Guardian, dans un ordre d’idées plus politique, l’écrivaine Margaret Atwood fait écho à ces mots, soulignant qu’à faire l’impasse dans nos sociétés sur le respect de la multiplicité des voix, le risque existait bel et bien qu’on finisse « par vivre sous une tyrannie ».

Tyrannie, le mot n’est pas trop fort. Celle des petits et des grands obscurantismes. Un grand nombre de voix se sont élevées depuis vendredi, comme celle de l’auteure de La servante écarlate, pour dénoncer l’obscurantisme et l’ignorance qui ont motivé l’attaque au couteau contre Salman Rushdie et pour se porter à la défense de la liberté d’expression que l’écrivain, qui n’a jamais arrêté d’écrire, n’a eu de cesse de cultiver « absolument » malgré la fatwa édictée contre lui par l’ayatollah Khomeini en février 1989 pour « blasphème contre l’islam ».

Reste que, de ces voix, il n’y en a pas assez. Qu’il n’y en a jamais assez. Parole à l’équipe de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, qui écrit simplement : « La tentative d’assassinat dont a été victime Salman Rushdie rappelle à ceux qui semblaient l’oublier que les libertés fondamentales d’une société moderne, comme celle de créer et de s’exprimer, sont constamment menacées à travers le monde par des idéologies totalitaires. »

Des attentats au Bataclan et contre Charlie Hebdo en 2015 à l’effrayant meurtre par décapitation en 2020 du professeur français Samuel Paty, pour avoir osé vouloir discuter dans un cours sur la liberté d’expression de deux caricatures de Mahomet qu’avait publiées le journal satirique, la tendance est en effet à oublier trop vite. La tendance est à penser que nos libertés démocratiques, pour ratisser large, sont un jardin dont il peut arriver que des fleurs soient arrachées par des vents mauvais, mais dont le terreau est bien trop fertile pour que ces libertés ne continuent pas naturellement à fleurir.

Que l’attaque dont a été victime Salman Rushdie survienne, à trois jours près, en même temps que le premier anniversaire du retour au pouvoir des imbuvables talibans en Afghanistan est une coïncidence parlante. Comme est parlant le fait que M. Rushdie, qui semble heureusement se remettre de ses graves blessures, ait été poignardé dans une petite ville américaine tranquille comme Chautauqua, où il allait apparemment parler de la terre d’exil qu’étaient les États-Unis pour les écrivains. La surmilitarisation de la politique internationale des États-Unis est à l’image, après tout, de la violence armée qui infecte de l’intérieur la société américaine. « La démocratie n’a jamais été aussi menacée, écrit encore Atwood dans The Guardian, et la tentative d’assassinat d’un écrivain n’en est qu’un symptôme de plus. »

Il n’y a pas nécessairement très loin, tout compte fait, des fanatiques religieux qui veulent la mort de M. Rushdie depuis 30 ans à la foi aveugle des militants républicains en Donald Trump.

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Au nom de la défense de l’islam, l’ayatollah Khomeini a transformé il y a 33 ans quelques passages des Versets sataniques, un roman de 600 pages qu’il n’a pas lu — ou, sinon, dont il n’a pas saisi l’intelligence — en condamnation à mort et en grande cause politique. Tragiquement, cette manipulation tient toujours la route.

Tout en affirmant, ce qui est vraisemblable, n’avoir rien à voir avec l’agression commise par Hadi Matar, ce jeune Américain d’origine libanaise de 24 ans, Téhéran a béni le crime et la presse iranienne ultraconservatrice l’a célébré. Tragique est le fait que les relations avec le monde arabo-musulman aient si peu et si mal évolué. Encore qu’il serait simpliste de réduire les opinions publiques musulmanes, à commencer par l’opinion des Iraniens, aux tyrans qui prétendent parler en leur nom.

Non moins déplorable, dans la foulée de cet attentat, est le silence de l’Inde. Le pays natal de l’écrivain fut le premier, en 1988, à interdire les Versets pour « atteinte aux sentiments religieux ». Une interdiction toujours officiellement en vigueur, que le gouvernement de Rajiv Gandhi avait imposée dans le dessein de capter électoralement les voix indo-musulmanes conservatrices. L’actuel gouvernement national-hindouiste de Narendra Modi a durablement pris en grippe Salman Rushdie après qu’il se fut élevé contre la « montée de l’intolérance » dans le pays. On aurait pu, avec d’autres, intituler cet éditorial Je suis Salman. Libre penseur et laïc convaincu, Rushdie aura appris à penser librement — puisque, justement, penser librement, ça s’apprend et ça demande du courage. Rattrapé par la fatwa — que de terribles séquelles lui laissera cet épisode —, il n’a pas désarmé depuis 33 ans dans sa défense de la liberté de parole.

Il y a dans la force de sa pensée complexe, loin des simplifications, un exemple à suivre à tout prix.

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