Un fiasco sur toute la ligne

L’épouvantable chaos auquel a donné lieu le retrait américain, après la prise de Kaboul par les talibans il y a un an jour pour jour, aura été à l’image des deux décennies d’occupation étrangère de l’Afghanistan. On avait tôt compris qu’en signant avec les talibans l’accord de Doha en février 2020, sous la présidence de Donald Trump, les États-Unis ne pensaient qu’à prendre leurs jambes à leur cou, indifférents au fond à la préservation des fragiles espaces de liberté ouverts malgré tout sur 20 ans. Trump a préparé le terrain, et Joe Biden a fermé la marche, dans la confusion et la violence que l’on sait, pariant qu’à le faire en début de présidence, le crime d’avoir abandonné les Afghanes aux rigueurs du rigorisme moyenâgeux des talibans ne pèserait pas lourd longtemps dans l’opinion publique américaine.

Les États-Unis et leurs alliés, Canada inclus, font aujourd’hui preuve d’hypocrisie en liant la reprise des aides à l’Afghanistan, dont le pays a un immense besoin sur le plan humanitaire, au « respect des droits de la personne ». Hier subventionné à hauteur de 80 % par la communauté internationale, l’État afghan est maintenant exsangue alors qu’au moins la moitié des quelque 40 millions d’Afghans sombrent dans une indicible indigence. À s’asseoir sur leurs grands principes et à se donner bonne conscience par recours commode aux sanctions, les pays occidentaux, faussement surpris que les talibans ne respectent pas leurs engagements, manquent tout à fait de crédibilité.

Promesse de dialogue interafghan et de gouvernance plus « inclusive » ; promesse que l’Afghanistan ne servirait plus de sanctuaire à al-Qaïda : les talibans, égaux à eux-mêmes, ont vite fait la preuve qu’ils ne s’y tiendraient pas. Quel marché de dupes ! Une série de mesures édictées depuis mars — exclusion des filles de l’école et mise sous tutelle des femmes dans l’espace public, imposition de la burka… — a bien démontré que les « nouveaux » talibans étaient sensiblement pareils à ceux qui ont tenu le pouvoir entre 1991 et 2001, ou du moins que l’aile ultrarigoriste du mouvement était dominante — suivant la même dynamique que dans l’Iran voisin. L’assassinat, le 31 juillet, du chef d’al-Qaïda Ayman Al-Zawahiri, tué à Kaboul par un missile américain tiré d’un drone, a quant à lui montré que les liens entre les talibans et la nébuleuse djihadiste étaient aussi serrés aujourd’hui qu’ils l’étaient au moment des attentats du 11 septembre 2001.

Un an plus tard, aucun État n’a reconnu le régime taliban. Ni la Chine ni la Russie. Face aux cris d’alarme lancés par les ONG, les États-Unis et le Royaume-Uni ont bien desserré l’étau de manière à faciliter la distribution d’aide d’urgence, mais cela ne saura suffire. En toute cette affaire, le Canada a eu un comportement déplorable : outre que sa bureaucratie traîne encore la patte quant à l’accueil de réfugiés afghans, il continue d’empêcher, au nom de sa Loi antiterroriste, des organisations comme la Croix-Rouge d’envoyer là-bas nourriture et médicaments.

Aider la population sans aider par la bande le régime qui la réprime : dilemme récurrent en relations internationales. En l’occurrence, il y aurait lieu de faire pression sur le gouvernement taliban de manière autrement plus calibrée. Les sanctions tous azimuts ne feront pas demain des talibans des féministes, plaide l’International Crisis Group (ICG), qui presse Washington d’« avaler la pilule » et d’établir des ponts avec eux dans des domaines ciblés comme l’agriculture et le développement rural.

Facteur aggravant : l’approche occidentale contribue par ailleurs à creuser la dépendance des Afghans au marché de l’opium, dont le pays est le premier producteur mondial. Un marché que les États-Unis ont du reste laissé se développer sous l’occupation, contribuant à creuser les problèmes de corruption endémique et à refaire de l’Afghanistan, dès le milieu des années 2000, un narco-État.

Finalement, ce n’est pas tant la répression sociale appliquée par les talibans qui inquiète les États-Unis que la menace à leur sécurité nationale que sont les rapports des talibans avec al-Qaïda. En fait foi l’assassinat ciblé d’Al-Zawahiri, qui était par extension un avertissement à son protecteur, le très influent ministre de l’Intérieur afghan, Sirajuddin Haqqani, chef du mouvement du même nom. C’est dire qu’à distance, les États-Unis poursuivent la guerre en Afghanistan, avec des technologies militaires innovantes. Or, le fait est que cette exécution extrajudiciaire, qui soulève des questions d’ordre éthique et légal eu égard à l’exercice de la force, n’empêchera pas al-Qaïda de prospérer.

En entrevue en mars dernier, l’ex-président afghan Hamid Karzaï, bien placé pour savoir ce que c’est que d’être utilisé par les Américains, invitait l’Ukraine « à tirer des leçons de l’Afghanistan et à ne pas laisser les grandes puissances y faire leur guerre par procuration ». Remarque à méditer. Parce qu’on ne peut pas compter sur les États-Unis pour le faire.

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