Dans la bulle de la pandémie, une hausse du crime

L’urgence sanitaire et le confinement sporadique des deux dernières années ont laissé des traces indélébiles dans toutes les sphères de l’activité humaine : santé physique et mentale, organisation du travail, socialisation des enfants, réussite scolaire, migrations interrégionales, ruptures des services publics, pression accrue sur les soins de santé, perturbations dans les chaînes d’approvisionnement, turbulences économiques, etc. L’incidence sur la criminalité n’est pas en reste.

Statistique Canada dévoilait cette semaine un portrait exhaustif des crimes déclarés par la police au pays pour l’année 2021. L’organisme remarque « des changements importants » en ce qui a trait à la nature des crimes portés à l’attention des policiers. Ainsi, l’indice de gravité de la criminalité (IGC) avec violence a augmenté de 5 % en 2021, et il atteint un niveau plus élevé qu’au début de la pandémie.

Parmi les constats les plus significatifs, on remarque une augmentation de 18 % du taux d’agressions sexuelles de niveau 1 (celles qui sont au plus bas de l’échelle de gravité, d’un point de vue statistique). Elles comptent pour le tiers de l’augmentation de l’IGC avec violence. Pour l’ensemble des agressions sexuelles, le taux (90 affaires par 100  000 habitants) est à son plus haut niveau depuis 1996. Cela est d’autant plus préoccupant que les crimes de nature sexuelle font l’objet d’une faible dénonciation : à peine 6 % d’entre eux sont rapportés à la police.

Bien qu’il soit hasardeux de tirer des conclusions définitives à partir d’un portrait statistique global, nous pouvons esquisser certaines hypothèses plausibles. Dans les chaumières marquées par un déficit d’amour et d’harmonie, des femmes vulnérables n’ont pas pu échapper aux griffes de conjoints violents et abusant de leur pouvoir durant le confinement. De nombreux organismes de prévention et d’intervention en matière de violence conjugale et de protection de l’enfance ont d’ailleurs souligné à grands traits, au cours des deux dernières années, les conséquences de la pandémie sur les femmes et les enfants en situation de vulnérabilité. L’urgence sanitaire a accru les inégalités sociales, un recul collectif qui ne disparaîtra pas par enchantement. N’oublions pas cet enjeu, souvent négligé en matière de politiques publiques, à l’approche de la campagne électorale au Québec.

L’autre grande préoccupation dans ce rapport réside dans l’augmentation du taux de crimes de harcèlement (hausse de 10 %), du taux de distribution non consensuelle d’images intimes (hausse de 8 %), du taux de communications harcelantes ou indécentes (hausse de 4 %), du taux d’extorsion (hausse de 19 %) et du taux de crimes haineux (hausse de 27 %).

En ce qui a trait aux crimes haineux, c’est une deuxième hausse importante du taux d’infraction, après celle de 36 % l’année précédente. En nombres absolus viennent en premier lieu les crimes motivés par la race (1723 affaires visant particulièrement les Noirs et les Asiatiques), suivis des crimes motivés par la religion (884 affaires visant en premier lieu les juifs), et enfin les crimes motivés par l’orientation sexuelle (423 affaires).

Dans la catégorie des crimes de harcèlement et des crimes haineux, nous voyons à l’oeuvre l’effet combiné d’une érosion de notre bienveillance en temps de pandémie doublée d’un dérèglement de l’univers des médias sociaux.

Au nom d’une vision déformée de la neutralité d’Internet et du droit à la liberté d’expression, les géants du commerce numérique en sont venus à se déresponsabiliser en ce qui concerne la circulation des contenus extrêmes et radicaux sur leurs plateformes. À moins que ce ne soit une preuve qu’une fois sorti de la lampe, le génie des algorithmes peut être difficilement soumis au contrôle de l’intelligence humaine. En outre, l’anonymat que procurent les réseaux sociaux facilite le harcèlement, les menaces et les comportements indécents, observe Statistique Canada.

Dans le cadre des travaux du ministère du Patrimoine canadien pour encadrer le discours haineux, il s’agit certainement d’une piste intéressante à explorer. L’interdiction des comptes anonymes ne réglerait pas tous les problèmes, elle serait même sans effet dans le Dark Web. Elle pourrait au moins assainir les espaces de discussions sur les plateformes utilisées tous les jours par une écrasante majorité de citoyens.

Dans son ensemble, le Canada reste un pays sécuritaire. Il se compare avantageusement à son voisin déréglé du Sud, où plus de 17 000 personnes ont été tuées par armes à feu… au cours des cinq premiers mois de 2022. Au Canada, les armes à feu ont fait 297 victimes dans toute l’année 2021, dont près de la moitié (46 %) étaient attribuables à des gangs, ce qui milite tout de même en faveur d’une vigilance et d’un contrôle accrus.

Pour que les drames humains ne viennent pas gonfler les statistiques criminelles au cours des prochaines années, nous devons garder à l’esprit l’importance de ne pas investir seulement dans les escouades policières, mais aussi dans les initiatives de prévention et de renforcement du filet de sécurité sociale auprès des personnes à risque.

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