Quand temporaire rime avec misère

Pendant des mois, six pour Marie et huit pour Lindsay (noms fictifs), leurs visages ont fait partie des visages familiers auxquels ont pu se raccrocher les quelque soixante pensionnaires de la Villa Mon Domaine, dont la plupart requièrent beaucoup d’aide et de soins. Et puis pouf, en octobre 2021, plus rien. Les deux préposées aux bénéficiaires africaines, qui avaient accepté de travailler bénévolement dans l’espoir d’obtenir un permis de travail en bonne et due forme, se sont retrouvées prises dans un engrenage fatal, qui illustre on ne peut mieux les conséquences désastreuses que notre structure d’accueil tarabiscotée peut avoir sur les personnes vulnérables.

De bonne foi, et sur les conseils d’un avocat en immigration, ces dernières se sont engagées à mettre gracieusement les bouchées doubles dans un contexte rendu encore plus difficile par la pandémie. Présentés comme nos anges gardiens, plusieurs travailleurs temporaires sont venus prêter main-forte dans nos établissements, alors que le système de santé connaissait ses pires moments. Ottawa et Québec se sont par la suite engagés à régulariser leur statut. Marie, originaire de la Côte d’Ivoire, et Lindsay, arrivée fraîchement du Cameroun, espéraient elles aussi obtenir une place parmi ce contingent.

Au Devoir, elles ont expliqué que les dirigeants de la résidence leur avaient présenté le bénévolat comme une bonne façon d’obtenir un permis de travail. Ce n’est que lorsqu’on leur a demandé de disparaître pendant quelques jours, après que des inspecteurs d’Immigration Canada eurent annoncé leur visite, qu’elles ont compris que quelque chose ne tournait pas rond. Appuyées par le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI), elles ont finalement porté plainte, en mai, pour « traite de personne » à Ottawa, qui refuse de commenter ce cas particulier.

Cette nouvelle enquête de notre reporter Isabelle Porter vient compléter un premier volet déjà proprement choquant. En mars dernier, six autres employés de la même résidence pour aînés avaient témoigné de problèmes récurrents à la Villa Mon Domaine. Celle-ci avait alors essuyé une série de plaintes pour sa façon de traiter les travailleurs temporaires et son recours à des préposés bénévoles. Une enquête de la CNESST a d’ailleurs conduit à une série de sanctions. Une autre serait toujours en cours du côté du fédéral.

Les témoignages crève-coeur de Marie et de Lindsay s’ajoutent aujourd’hui au passif déjà lourd de la Villa Mon Domaine. Interpellé à nouveau, le ministre du Travail, Jean Boulet, s’est engagé à lancer une nouvelle enquête pour faire la lumière dans ce dossier, qu’il a qualifié de « révoltant et [d’]inacceptable ». Mais ses pouvoirs sont limités.

Le gros du pouvoir est à Ottawa. Or, malgré toutes les sonnettes d’alarme, la Villa Mon Domaine ne figure toujours pas au registre des « Employeurs jugés non conformes » colligés par le fédéral. Interrogé à la lumière de ces nouveaux faits — que les propriétaires de la résidence lévisienne ont refusé de commenter —, Emploi et développement social Canada a laconiquement rappelé qu’il « ne tolère aucun abus envers les travailleurs du PTET [Programme des travailleurs étrangers temporaires] ni de mauvais usage de celui-ci ». Le registre compte présentement 594 employeurs jugés non conformes.

Ce ne serait là que la part visible. Le CTI a mis en lumière des lacunes immenses minant le recrutement et le suivi des travailleurs qui transitent par le biais du PTET. Contrairement à Marie et à Lindsay, ces travailleurs sont déjà munis d’un permis de travail, qui leur accorde quelques protections. Ils ne font pas moins l’objet d’abus de toutes sortes : frais de recrutement injustifiés, salaires non payés ou suspendus, congés de maladie refusés, menaces d’expulsion, accidents non déclarés. Or, leurs recours sont aussi rares que leurs protections. Et la lenteur à chaque étape favorise des raccourcis, voire des accommodements qui servent rarement les travailleurs.

Dans une autre enquête datant de septembre dernier, Le Devoir, sous la plume de Sarah Champagne, avait documenté le cas de Rudy Samayoa, un travailleur temporaire en attente d’une intervention chirurgicale pour une tendinite qu’il s’était faite en travaillant en usine. Après sept années de services, son employeur n’avait pas renouvelé son contrat. Menacé d’expulsion — son permis de travail étant associé à ce seul employeur —, il s’était tourné vers le fédéral, qui, bien que la CNESST ait reconnu qu’il s’agissait bien d’une lésion professionnelle, lui avait refusé le permis ouvert qui lui aurait permis de rester.

Ces histoires appellent à des changements urgents à Ottawa comme à Québec, qui, à leur habitude, se partagent bien mal la gestion de leurs compétences respectives. Tant et aussi longtemps que ce régime à deux vitesses perdurera avec ses mécanismes actuels aussi imparfaits qu’insuffisants, des hommes et des femmes de bonne volonté verront leurs espoirs broyés par une machine en grand manque d’humanité. Et ne nous trompons pas, ils ne seront pas les seuls à en pâtir. C’est toute la société, qui a bien besoin de leurs cerveaux et de leurs bras, qui y perdra du même coup.

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