Un toit à soi

Quand le stress immobilier touche jusqu’aux tout-petits, au point d’affecter leur développement, on se dit qu’on est peut-être en train de l’échapper, et d’aplomb. En mettant l’accent sur les soucis d’un nombre effarant de familles à se loger à prix raisonnable dans un espace décent, l’Observatoire des tout-petits cristallise une impression rendue déjà nette par l’accumulation des manchettes : rien ne va plus au Québec sur le front immobilier. C’est vrai pour la location, mais ça l’est aussi pour l’achat, dont sont exclus un nombre grandissant de salariés, y compris parmi les bien lotis.

Pour nombre de familles, ce stress-là est très concret. Spécialement chez les locataires, où trois familles sur cinq affirment avoir dû modifier leurs habitudes à cause de la hausse du coût de la vie. Cette proportion grimpe à trois sur quatre dans les foyers monoparentaux. Et ce stress-là risque de se faire encore plus concret alors que la valse des déménagements fait entendre ses premiers couacs. L’Office municipal d’habitation de Montréal sait déjà que, parmi les quelque 80 ménages présentement sous son aile, une trentaine pourraient devoir être hébergés d’urgence à l’hôtel le 1er juillet. Voire plus.

Québec a pavoisé en présentant son plan d’urgence : prêt plus tôt, en mai, mais surtout mieux garni (77 millions contre 60 millions l’année d’avant) en plus de prévoir le prolongement des horaires du personnel de la Société d’habitation du Québec afin qu’il puisse répondre au téléphone 7 jours sur 7 au sommet de la crise. Plusieurs municipalités sont aussi sur un pied de guerre. À raison : la crise est aiguë.

Reste qu’on a la désagréable impression qu’on se contentera une fois de plus d’éteindre des feux qui cachent un mal plus profond. L’habitation fait les frais de guerres de chapelles qui dépassent l’éternel dialogue de sourds entre locataires et propriétaires. Les deux camps fourmillent pourtant d’excellentes idées. Oui, on gagnerait vraiment à mettre en place un registre public des loyers et à adopter une solide politique d’habitation comme le réclament les premiers. Oui, valoriser l’entretien et la rénovation du parc immobilier et assouplir la réglementation pour faire fleurir des modèles intergénérationnels d’habitation comme le souhaitent les seconds serait payant.

Et c’est là que le bât blesse. Nos décideurs, tout occupés qu’ils sont eux aussi à tirer la couverte de leur bord, ne jouent pas leur rôle d’arbitres et de bons pères de famille capables de canaliser les énergies et de lancer des réformes structurantes. On ne compte plus les querelles qui opposent ponctuellement Québec et Ottawa dans ce champ fondamental, dont les compétences font l’objet d’âpres négociations. La dernière en date est proprement choquante.

Le gouvernement Trudeau a dégagé 108 millions, à ses conditions, pour financer 5900 logements sociaux à Montréal, qui en a cruellement besoin. Le gouvernement Legault s’est dit preneur, mais aussi à ses conditions, qui ne sont pas celles de son vis-à-vis. Résultat : quatre ans après la création de ce Fonds national de co-investissement pour le logement, les deux en sont encore à se picosser à propos des gabarits des formulaires d’octroi des fonds ! Des projets pourtant solidement attachés sont ainsi gelés, victimes collatérales d’une guerre qu’on ne saurait qualifier autrement que de puérile en pareil temps de crise.

Chicaneux, Québec rechignerait aussi à honorer des engagements pris dans le cadre d’AccèsLogis, un programme qu’il a abandonné au profit d’un autre destiné à la construction de logements abordables par le privé, l’accuse la Ville de Montréal. Le cabinet du ministère québécois des Affaires municipales et de l’Habitation s’en défend, affirmant au contraire que la métropole a eu son dû. Qui a raison, qui a tort ? Rendus où en sont les centaines de logements sociaux et communautaires pris en otage dans ce dossier, on ose avancer que l’important est ailleurs.

Le laisser-aller a en effet assez duré. L’aveuglement aussi. Se trouver un toit décent n’est plus l’affaire d’une marge : des gens de tous les milieux sont touchés par la crise, quand le taux d’inoccupation moyen pour tout le Québec passe sous le seuil d’équilibre. Dans les villes intermédiaires comme Granby, Drummondville, Rouyn-Noranda, Joliette ou Rimouski, le taux d’inoccupation est aussi bas que 0,5 % ou moins. Même les couronnes pâlissent. Une analyse des annonces publiées sur Kijiji par Le Devoir montre en effet que la Rive-Nord est désormais plus chère que Montréal pour les familles. Du jamais vu.

Le Québec est mûr pour un grand chantier. On fonde beaucoup d’espoirs sur le Sommet sur l’habitation, annoncé cette semaine par la mairesse de Longueuil, Catherine Fournier, et le maire de Laval, Stéphane Boyer. Le 26 août, des élus, mais aussi des représentants du milieu communautaire, des entrepreneurs et des académiciens exploreront « trois familles de solutions » pour sortir le Québec de la crise. Avoir un toit à soi n’est pas une simple tocade, c’est un droit fondamental. Espérons que ces derniers en profiteront pour ramener l’humain — et la collégialité — au centre des débats.

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