Horizon de possibles

L’Amérique latine a les deux pieds dans ce qu’on peut appeler un nouveau cycle politique : l’élection le dimanche 19 juin de Gustavo Petro, en premier président de gauche de l’histoire violente de la Colombie, en est la plus récente manifestation. Percée historique, il n’est pas exagéré de le dire, considérant que la vie politique colombienne a été dominée depuis l’indépendance du pays, il y a plus de deux cents ans, par une oligarchie de droite. 

Après le Mexique, le Chili, le Pérou, le Honduras, la Bolivie post-2019… et avant, peut-être, le retour de Lula au pouvoir en octobre prochain dans l’incontournable Brésil, l’élection de Petro reste bien le signe, à géométrie variable et non sans convulsions, d’un second souffle pour la gauche latino-américaine, après la résurgence des gouvernements de droite au mitan des années 2010.

D’où la question : de quelles solutions aux persistants problèmes sociaux ce deuxième souffle sera-t-il porteur ?

La victoire de M. Petro — économiste et sénateur de 62 ans, ancien maire de Bogotá au bilan nuancé, ex-membre de la petite guérilla urbaine du M-19, démobilisée dans les années 1990 — est d’autant plus marquante que sa vice-présidente sera une Noire, Francia Márquez, militante écologiste et féministe. C’est elle, en fait, qui symbolise le plus clairement les espoirs entretenus par plusieurs de refondation de la Colombie, société conservatrice à la culture machiste et raciste tenace. Quelle place lui fera donc Gustavo Petro, trois fois candidat à la présidence, gauchiste modéré devenu vieux routier de la politique ?

Toute une évolution, en tout cas, par rapport aux années dures de l’ex-président Álvaro Uribe (2002-2010). Vrai que M. Petro a été élu à l’arraché (50,44 % des voix) contre un indépendant néo-trumpiste sorti de nulle part, l’homme d’affaires Rodolfo Hernández, qui, par réseaux sociaux interposés, a réussi à se rendre intéressant, surtout dans le monde rural, sur promesse de lutte contre la corruption. N’empêche que sa victoire brise un grand tabou colombien, celui de la négation de la gauche politique.

La droite aura toujours du succès à lier la gauche sous toutes ses formes aux guérillas marxistes et à la violence armée qui a déchiré le pays pendant 50 ans. Cela n’aura pas suffi cette fois-ci, pas plus qu’il aura suffi d’accuser la gauche de « castro-chavisme ».

C’est un résultat de scrutin qui témoigne d’une ample fatigue collective face à la droite traditionnelle. Le gouvernement sortant d’Iván Duque, émule d’Uribe dans son opposition aux accords de paix signés en 2016 avec les FARC, s’est du reste rendu très impopulaire en réprimant aveuglément les larges mouvements sociaux de 2019 et 2021 contre l’injustice sociale et la cherté de la vie.

Pourtant réputé arrogant et mauvais joueur d’équipe, Petro a promis dimanche dans son discours de victoire de former un gouvernement qui « sera celui de la vie, de la paix, de la justice sociale et environnementale ». Un brin poète, il s’est engagé à appliquer une « politique de l’amour », sans « haine » et sans « sectarisme ».

Il promet de relancer l’application des accords de paix, alors que la violence recommence à croître dans les campagnes, de diminuer la dépendance du pays à ses exportations de pétrole, de lutter contre la déforestation de l’Amazonie, de revoir sa relation avec les États-Unis quant à la « guerre » contre le trafic de cocaïne, d’élargir les programmes sociaux et de… taxer les riches. Il veut rebâtir les ponts avec le Venezuela figé dans sa dérive autoritaire — une avenue que Washington et Ottawa, qui ont des liens forts avec Bogotá, devraient d’ailleurs encourager plutôt que de s’entêter à soutenir l’opposant vénézuélien Juan Guaidó.

Vaste et nécessaire programme que celui de M. Petro, à l’envers du credo néolibéral et libre-échangiste. Quatrième économie de l’Amérique latine, la Colombie était en 2019 l’un des quinze pays les plus inégalitaires au monde. La pandémie n’a rien arrangé : elle aurait fait reculer de 10 ans la lutte contre la pauvreté, dont le taux atteint 40 %.

D’« amour », il en faudra donc beaucoup à Gustavo Petro pour arriver à panser les maux structurels dont souffre la Colombie. L’étroitesse de sa victoire montre bien que le pays est divisé. Les élites campées à droite ne lui feront pas de quartiers, ni en affaires ni au Congrès, où sa coalition est sans majorité.

Quelle donc sera sa marge de manoeuvre ? Et quelle est-elle, par extension, pour Xiomara Castro au Honduras ou Gabriel Boric au Chili ? Il y a des leçons à tirer des erreurs commises par la première mouture des gauches élues dans les années 2000. Elles n’ont pas su rompre avec la dépendance économique aux matières premières. Elles ont souvent sombré dans le vice de la corruption. Elles n’ont pas su proposer « de vision de l’avenir », pour dire comme le dit entre autres l’historien Pablo Stefanoni. Tel est le défi qui se présente à M. Petro et Mme Márquez, alors que la Colombie vit avec cette élection un véritable moment de rupture.

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