Toujours actuel

Quiconque a déjà rencontré René Lévesque a pu être frappé par son apparente timidité, sa simplicité, mais aussi par son magnétisme, l’intensité qui émanait de cet homme d’action et de conviction. Il a en effet passé une bonne partie de sa vie à tenter de gagner à son idée, la souveraineté-association à l’époque — avec un trait d’union —, une majorité de Québécois qui étaient loin d’être convaincus et dont on dirait aujourd’hui qu’ils sont ailleurs.

Comme le rappelle l’ouvrage de Guy Lachapelle publié à l’occasion du 100e anniversaire de naissance de l’ancien premier ministre — René Lévesque. Un homme et son siècle —, sa vision du monde lui vient de ses années passées comme journaliste de guerre en Europe et en Asie, ainsi que de cet après-guerre d’où émergent l’ONU, l’idée d’une Europe confédérale et les mouvements d’émancipation qui ont conduit à l’indépendance de dizaines de colonies. « L’autodétermination des peuples — et évidemment celle des Québécois et des Québécoises — et le respect des droits de l’homme constitueront des éléments clés [de ses] réflexions », écrit Guy Lachapelle, qui a rassemblé une centaine de chroniques, discours et allocutions écrits par le fondateur du Parti québécois. Car René Lévesque a beaucoup écrit et, en fin observateur de la scène internationale, il a commenté l’évolution d’un monde en profonde transformation.

L’idée d’un peuple qui décide par lui-même et accède à l’indépendance n’est pas un repli sur soi, comme on voudrait nous le faire croire encore aujourd’hui, mais une idée moderne, foncièrement humaniste, reposant sur l’ouverture sur le monde. Mais aussi, pour Lévesque, l’interdépendance des nations n’est pas dépendance.

Le leader souverainiste éprouvait une « obsession démocratique », pour reprendre les mots de sa cheffe de cabinet, Martine Tremblay. On connaît les réticences du premier ministre péquiste à l’égard de la loi 101, ces « béquilles législatives » qu’il trouvait « humiliantes » et dont on pourrait se débarrasser une fois le Québec devenu un pays normal. Prioritaire, le projet de loi 2 du premier gouvernement Lévesque portait sur le financement des partis politiques, la fin des caisses occultes, certes, mais surtout, un moyen d’assurer la mainmise des citoyens sur les partis grâce au financement populaire. Et dans la foulée, le gouvernement péquiste a réformé la Loi électorale et adopté la Loi sur la consultation populaire. Lévesque avait aussi dans ses cartons un projet de loi sur un mode de scrutin proportionnel qui fut bloqué par les ténors du parti. C’est une idée qui circule toujours et qui a bien failli se concrétiser, n’eussent été la couardise et le manque de vision de caquistes qui salivent, tout en s’en plaignant, à la perspective de faire élire un nombre record de députés d’arrière-ban.

René Lévesque n’était toutefois pas le serviteur passif de l’opinion publique, une tendance aujourd’hui chez les tenants d’un électoralisme qui, collés aux humeurs de la majorité, n’ont ni grand projet ni grande vision à lui proposer. Son gouvernement était résolument progressiste, comme en témoigne l’ampleur des réformes qu’il a menées à bien.

Le chef péquiste n’avait pas peur de s’adresser à des adversaires pour leur présenter son point de vue, notamment aux anglophones. En 1978, tout juste après l’adoption de la Loi sur l’assurance automobile, qui privait des avocats de la manne tirée des poursuites en responsabilité civile, il se pointe au congrès du Barreau de Québec et du Barreau canadien (Québec) pour les entretenir de la complémentarité des droits individuels et des droits collectifs, notant que les avocats n’avaient pas réussi à concilier le respect des droits individuels et la promotion des droits sociaux, un exposé qui conserve son actualité.

Dans une lettre au ton personnel adressé à « un jeune francophone d’ailleurs » — on comprend qu’il s’agit d’un Africain d’une colonie devenue pays indépendant —, Lévesque souligne que le français, « c’est notre identité même », une identité « battue en brèche sournoisement, diminuée aussi bien par l’arrogante puissance d’une majorité extérieure et de ses “occupants” que par la démission quotidienne de trop de notables et de politiciens […] ». Il signale encore à son interlocuteur imaginaire : « Ce que tu vois autour de toi, en effet, c’est l’une des dernières situations coloniales du monde. »

On ne peut le nier : René Lévesque aura eu une profonde influence sur la nation québécoise. Son ouverture sur le monde, son humanisme, cette liberté tant individuelle que collective qu’il n’a cessé de promouvoir font partie des valeurs universelles que chérissent et défendent les Québécois. Mais ce qui fait que sa pensée demeure tout à fait actuelle, c’est que foncièrement, l’état de subordination du Québec qu’il décrivait n’a pas vraiment changé. Quant à savoir ce qu’il ferait aujourd’hui, on ne peut que se perdre en hypothèses. Mais, à notre avis, il ne saurait désespérer.

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