Les élèves en difficulté largués

Le rapport spécial du Protecteur du citoyen sur les services — ou l’absence de services — aux élèves en difficulté ajoute une lourde pierre à notre édifice brinquebalant de services publics en déroute, faute de ressources et d’organisation efficiente. Voilà qu’on a dans nos écoles primaires de petites « urgences », comme à l’hôpital : on y fait le triage, on y distribue des codes de difficultés, on espère avoir les ressources en temps utile et, le cas échéant, on regarde, désolés et impuissants, les cas d’abord bénins s’aggraver sous nos yeux.

Il n’y a rien de très surprenant dans ce rapport spécial qui s’est penché sur les services aux élèves en difficulté dans les écoles primaires et qui conclut sans ambages : pas assez de services, donnés souvent après des délais interminables, et selon un modèle de financement qui ne sert pas la cause. Voilà quasi vingt ans que le réseau de l’éducation s’échine à trouver des manières d’optimiser le grand fourre-tout de l’adaptation scolaire, qui comprend toutes les recettes déployées pour permettre aux élèves d’évoluer dans une classe ordinaire malgré leurs défis particuliers, et ce, grâce à des ressources spécialisées. Mais depuis l’adoption de la Politique de l’adaptation scolaire par le ministère de l’Éducation, en 1999, le chant du manque de ressources et des limites de l’adaptation n’a pas cessé de résonner.

Rien de surprenant, donc, mais l’absence de surprise n’en fait pas moins un compte rendu des plus désolants. L’enquête, menée tout juste avant la pandémie et qui ne se penche que sur le réseau primaire, conclut ni plus ni moins que le ministère de l’Éducation bafoue ses propres lois et politiques en ne réussissant pas à offrir aux enfants qui en ont besoin un service auquel ils ont droit. La Loi sur l’instruction publique garantit en effet aux élèves un accès à des services complémentaires, ce qui comprend tous les services auxquels un élève en difficulté est en droit de s’attendre — et nous ajoutons : au moment où il en a besoin ! Ces services varient de l’orthopédagogie à la psychologie en passant par l’orthophonie, la psychoéducation ou l’éducation spécialisée.

Or, les services, s’ils arrivent, tardent tellement qu’ils ratent leur cible initiale, soit de soutenir un enfant pour éviter qu’il vive l’échec scolaire. L’examen du Protecteur nous permet même de comprendre que faute de ressources, des écoles en sont réduites à agir seulement quand l’enfant est en échec, ce qui défie de façon magistrale toute politique de prévention et d’action précoce, principes qui pourtant guident toutes les actions en éducation.

Si le Protecteur du citoyen s’attarde à cette question cruciale, c’est que les élèves à besoins particuliers ne comptent pas pour une portion congrue du bassin scolaire. En 2019-2020, ce groupe comptait pour 18,2 % de tous les enfants du primaire. De ce pourcentage, le quart sont dits handicapés, et les trois quarts en difficulté d’adaptation et d’apprentissage.

Les parents dont l’enfant présente des défis particuliers à l’école doivent affronter un véritable parcours de combattant pour espérer avoir accès à des services : nombre de parents interrogés aux fins de cette enquête ont affirmé avoir attendu plus de huit mois pour avoir accès à la seule évaluation des besoins de leur enfant, et huit mois additionnels ensuite pour avoir accès à quelques heures de services ici et là. C’est l’équivalent de… deux années scolaires ! Plusieurs parents ont aussi recours aux coûteux services du privé — parfois même à la suggestion de l’école, dépassée par les événements —, et c’est parfois pour se faire recaler ensuite par les professionnels de l’école publique, qui ne reconnaissent pas les conclusions des experts mandatés au privé.

En outre, puisque le système continue d’octroyer une portion du financement en fonction de « codes » donnés à certains groupes d’enfants pour un financement qui leur est réservé, l’école — et même les parents — s’est habituée à dépendre d’un diagnostic, puis d’un code, pour espérer un budget. C’est totalement contraire à l’esprit des politiques d’adaptation scolaire en place et, surtout, nuisible aux enfants.

Que faire ? La pénurie de main-d’oeuvre trône bien sûr au centre de ce rapport, qui claironne le manque de ressources. Mais ce seul argument ne pourra plus servir à expliquer toutes les lacunes. Parmi les recommandations les plus pertinentes, nous retenons la révision complète du financement des services aux élèves en difficulté, centrée autour d’un seuil minimal de services, peu importe l’école. On suggère aussi un suivi amélioré des vacances de postes, car la navigation à vue dessert complètement la planification efficace. Le Protecteur demande enfin au ministère de fournir d’ici la rentrée scolaire prochaine un plan de mise en oeuvre de chacune des 11 actions proposées. Il nous tarde de voir les résultats de ce chantier crucial.

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