Un rendez-vous manqué

Joe Biden aurait voulu gâcher le neuvième Sommet des Amériques, dont il est l’hôte cette semaine à Los Angeles, et retourner contre lui un grand nombre de Latino-Américains qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Car, à avoir exclu Cuba, le Venezuela et le Nicaragua de la liste des invités, il se trouve finalement à perpétuer en Amérique latine, sous couvert de promotion de l’absolu démocratique, une politique étrangère toujours rivée sur les intérêts géostratégiques des États-Unis. Comme au bon vieux temps de la guerre froide.

M. Biden prétendait promouvoir, avec ce sommet, une mise à niveau de la relation américaine avec cette grande région, mais il se trouve en fait à creuser, par réflexe historique, de vieilles lignes de fracture. La rhétorique « démocratie c. dictature », au demeurant simpliste, qu’il aime à utiliser depuis son arrivée à la présidence, sonne aujourd’hui, à bien des oreilles latino-américaines, d’autant plus inappropriée que la démocratie américaine est elle-même dans un état lamentable.

Nous n’avons pas grande sympathie pour le président chaviste du Venezuela, Nicolás Maduro, et nous en avons encore moins pour le Nicaraguayen et sandiniste viré dictateur Daniel Ortega, mais il est forcément absurde qu’ils soient ostracisés, considérant que le Brésilien d’extrême droite Jair Bolsonaro a fait, lui, l’objet d’une invitation insistante de la part de la Maison-Blanche. Sidérante défense à géométrie variable des droits de la personne. Quant à l’exclusion de La Havane, elle est particulièrement mal avisée dans un contexte où Biden s’était engagé en campagne électorale à renouer avec la nécessaire politique d’ouverture qu’avait appliquée Barack Obama avant que Donald Trump ne vienne tout saccager. À quand une politique américaine à l’égard de Cuba qui ne soit plus menottée par l’électorat cubain de la Floride ? Le fait est, s’agissant aussi du Nicaragua et du Venezuela, que les États-Unis ont une sacrée responsabilité dans la radicalisation de leur régime et la paupérisation de leurs populations.

Dans ces conditions, le président mexicain, Andrés Manuel Lopez Obrador (AMLO), a eu raison d’annoncer lundi, à la lumière de l’exclusion de ces trois régimes, qu’il ne se rendrait pas au sommet. La stratégie de la chaise vide n’est pas par essence une stratégie porteuse, mais le boycottaged’AMLO — avec ceux des présidents de gauche de la Bolivie et du Honduras — a ici le mérite de surligner le fait que l’Amérique latine est une région qui en a marre de voir sa complexité sociale et politique réduite aux desiderata paternalistes des États-Unis. 

Plus immédiatement, l’absence d’AMLO à ce sommet réunissant une trentaine de pays ne peut qu’ennuyer Joe Biden en ce qui a trait à lacapitale question migratoire, vu l’espoir manifesté par le président américain d’y conclure un accord de coopération régional sur l’immigration — dont on ne sait trop du reste en quoi il consisterait. Or, le Mexique étant évidemment un acteur clé de la crise migratoire sans lequel les États-Unis peuvent difficilement appliquer des solutions, le boycottage d’AMLO — boycottage relatif puisqu’il a délégué au sommet son ministre des Affaires étrangères — rend la conclusion d’une entente substantielle pour le moins aléatoire.

Avec le résultat que ce sommet risque de virer au fiasco, si ce n’est déjà fait. Non pas que ces sommets des Amériques, dont le premier a eu lieu en 1994 à l’initiative de Bill Clinton, aient souvent donné des résultats tangibles. Il le faudrait pourtant, vu la somme des enjeux migratoires, économiques, environnementaux…  À défaut, ce sommet prendra fin sur des vœux pieux et des phrases creuses autour de la lutte contre la corruption. À défaut, l’attitude américaine continuera de pousser la région dans les bras de la Chine.

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Aligné sur les États-Unis, le Canada se comporte largement en spectateur de tous ces enjeux — y compris migratoires, alors que l’augmentation des arrivées par le chemin Roxham devrait l’inciter à participer plus consciencieusement à la recherche de solutions à l’échelle des Amériques.

Passe encore que Justin Trudeau, avant de partir pour Los Angeles, n’ait pas voulu se mêler de la polémique autour des non-invités. Reste que, comme les Américains, Ottawa a eu tendance, par aveuglement commercial, à passer l’éponge sur les atteintes aux droits de la personne commises par la Colombie d’Iván Duque ou par le Brésil de Bolsonaro, mais à se montrer autrement plus véhément à l’égard du Venezuela et du Nicaragua. Ce suivisme est désolant.

Or, souffle à l’heure actuelle un vent de gouvernements de gauche en Amérique latine — outre le Mexique, il y a l’Argentine, le Pérou, la Bolivie, le Honduras, le Chili… —, ce qui traduit un appel d’air progressiste auquel on espère qu’Ottawa est attentif, au-delà de ses intérêts économiques. La politique canadienne en Amérique latine a, elle aussi, grand besoin de rénovation, de nuance et d’approfondissement.

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