Loin de la coupe aux lèvres

Quarante-trois ans après l’adoption de la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme, le gouvernement caquiste dote le Québec d’une Politique nationale de l’architecture et de l’aménagement du territoire, une politique résolument moderne, ambitieuse et pavée de bonnes intentions. Il s’agit donc de grandes orientations qui, pour se concrétiser, doivent être suivies d’un plan de mise en œuvre dont les exigences ne peuvent qu’être costaudes compte tenu des enjeux climatiques.

La ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, a dévoilé lundi cette politique avec la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy. Brillaient par leur absence le ministre de l’Environnement ainsi que le ministre des Transports, pourtant directement concernés par l’aménagement du territoire.

La présence de la ministre de la Culture aux côtés de sa collègue s’explique par le thème de la qualité architecturale, une préoccupation nouvelle. Sans craindre l’euphémisme, la politique reconnaît que « le Québec accuse un certain retard par rapport à d’autres États qui ont intégré depuis des décennies des orientations en matière de qualité architecturale dans leur gestion du territoire et de l’architecture ». À voir les bâtiments ingrats et les maisons laides qui se multiplient au Québec, fruit du dynamisme de promoteurs et d’entrepreneurs qui se contentent de mal copier des plans américains, on ne peut que constater qu’il y a en effet beaucoup de chemin à faire et surtout une profession à valoriser, celle de l’architecte. Le goût n’est pas quelque chose de facile à inculquer, ni l’imagination.

Promise il y a plus d’un an, la politique est l’écho d’une vaste consultation dans toutes les régions du Québec. En ce sens, la démarche se voulait consensuelle. Truffé de nobles objectifs, le document fait d’ailleurs un peu tarte aux pommes. Toute une section dresse un portrait idyllique de ce qui nous attend dans 20 ans : des milieux de vie dits « complets » offrant « une diversité d’usages qui permet à la population d’accéder facilement aux services de proximité », permettant aux Québécois de « travailler, de faire leurs courses et de se divertir à proximité de leur résidence, soit en marchant, en utilisant leur vélo ou en prenant l’autobus, ou encore en ayant accès à des bornes de recharge pour leur voiture électrique », et étant dotés « de nombreux espaces verts et bleus accessibles à toutes et à tous ».

Dans ce territoire à inventer, « la croissance urbaine est orientée de manière à limiter l’artificialisation des sols, à réduire la consommation d’énergie ainsi que les émissions de GES, à optimiser l’emploi des infrastructures existantes […] ». Ce nouvel aménagement du territoire « participe à la préservation et à la mise en valeur du territoire et des activités agricoles de même qu’au maintien de milieux naturels accessibles, de la biodiversité et de la connectivité écologique, en plus de mettre à profit les services écologiques qu’ils rendent ». C’est sûr que ces élans utopistes étonnent venant d’un gouvernement qui se vante de son irréductible pragmatisme. Mais comme le Québec doit revoir en profondeur l’aménagement de son territoire et son développement urbain, cet idéalisme, alimenté par des impératifs liés au respect de l’environnement et aux défis climatiques, est de bon aloi s’il peut conduire à une transformation réelle.

Dans le contexte actuel où des changements dans notre mode de vie s’imposent, que ce soit pour le climat ou pour la biodiversité, l’aménagement du territoire est un enjeu central. Le mois dernier, le Comité consultatif sur les changements climatiques, un organisme indépendant qui fournit des avis au ministre de l’Environnement, y allait de plusieurs recommandations pour freiner l’étalement urbain et arrêter « l’artificialisation du Québec méridional ». Le comité recommandait qu’aucun nouveau projet d’autoroute ne soit autorisé dans les six régions métropolitaines. Évidemment, cela ne fait pas partie des plans du gouvernement Legault, qui a quelques projets autoroutiers dans sa besace et dont les nouvelles recrues doivent faire de gênantes professions de foi dans le troisième lien.

Il y a donc loin de la coupe aux lèvres. Dans sa politique, la ministre Laforest affirme que « l’aménagement du territoire est d’abord et avant tout un acte politique ». C’est une évidence qu’il est bon de rappeler. Avec l’élection de nouveaux maires dans des villes comme Québec, Longueuil, Laval et Gatineau, et bien d’autres municipalités encore, c’est une vision écologique du développement urbain qui émerge. S’il est sérieux quant à la mise en œuvre de cette politique, le prochain gouvernement pourra s’appuyer sur cette nouvelle garde, mais aussi sur une volonté populaire de plus en plus manifeste, pour procéder à une essentielle transformation de notre rapport avec le territoire.

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