Urgences en mal de soin

Si rien n’est fait pour contrer le manque de personnel prévu en raison des vacances d’été, un séjour aux urgences pourrait s’avérer moins sécuritaire que prévu. Tel est du moins le cri du cœur inhabituel lancé par 60 médecins-chefs dirigeant les services d’urgence dans les hôpitaux du Québec. Dans une lettre obtenue par Radio-Canada, les médecins affirment avoir été témoins déjà d’une détérioration des services et, pire encore, pouvoir dénombrer « plusieurs décès potentiellement évitables […] faute d’accès à une civière et aux soins requis par la condition ».

La mort à l’hôpital faute de soins prodigués au bon moment : c’est un sujet tabou dont on préfère ne pas reconnaître jusqu’à l’existence, puisque par définition un séjour à l’urgence est réputé permettre à un patient en situation critique d’éviter la mort. Cela si, et seulement si, affirment les urgentologues exaspérés, ledit patient peut être transféré dans des délais raisonnables vers une unité de soins hospitaliers outillée pour le prendre en charge, plutôt que de croupir des heures durant aux urgences.

C’est un refrain connu, qui irrite l’ouïe des décideurs. Tour à tour, peu importe leur couleur politique, ils ont promis LA solution qui désengorgerait les urgences : investissements additionnels, révision de l’organisation du travail, imputabilité des gestionnaires, menace légale. Tout y est passé ou presque, mais le retour à la case départ est inéluctable, on dirait.

Selon les données du ministère de la Santé et des Services sociaux, la durée moyenne de séjour sur civière a atteint 16 heures et 45 minutes en 2021, soit 51 minutes de plus que l’année précédente, mais surtout exactement le même niveau que celui de… 2014. C’était l’année où l’ex-ministre de la Santé Gaétan Barrette avait promis un spectaculaire coup de barre pour redresser cette situation, l’une des pires au Canada. Malgré les promesses de la Coalition avenir Québec, les efforts consentis de 2014 à 2018 pour embellir le portrait ont été effacés. Retour à la case départ, disait-on ?

Autre donnée troublante : le nombre de patients sur civière pendant 48 heures ou plus a plus que doublé, passant de 29 806 en 2017-2018 à 64 494 en 2021-2022, un signe évident de l’incapacité des urgences à faire « monter » les cas aux étages, pour reprendre le jargon des hôpitaux. Cette statistique cible tout droit la fragilisation des patients « stationnés » indûment sur civière et aggravant ainsi leur condition. C’est un terrible constat : cela vient augmenter le taux de mortalité à l’hôpital. Et si ce sombre bilan n’apparaîtra jamais clairement dans les colonnes de chiffres, il devrait être suffisamment préoccupant d’entendre le Dr Gilbert Boucher, président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec, dire, comme il l’a fait lundi matin à la radio de Radio-Canada, « qu’on entend parler de cas [de décès] presque à toutes les semaines ».

Dans son plan de refondation du réseau de la santé, le ministre de la Santé, Christian Dubé, a prévu la création dans chaque hôpital de « centres de commandement » précisément destinés à améliorer la gestion des lits et à réduire l’attente. L’Hôpital général juif, entre autres, a expérimenté la formule avec succès, mais il a une réputation d’avant-gardiste qui réussit beaucoup de ce qu’il entreprend. Le plan du ministre Dubé prévoit à terme l’ajout de 4000 lits dans le réseau, par le truchement de constructions neuves et l’ajout de personnel. Mais le chef de la Santé, dont la réputation de ministre pragmatique et efficace n’est pas à démontrer, se fait toutefois déjouer par un élément sur lequel il n’a pas le plus grand contrôle, et il s’agit du temps, qui n’est pas élastique. Plusieurs bonnes nouvelles récentes promulguées par le gouvernement vont donner un certain souffle aux urgences, mais rien ou très peu, hélas, pour sauver la conjoncture actuelle. Les urgences sont en mode urgence.

Les urgentologues prêchent pour leur paroisse. Ils en appellent à une meilleure répartition de la pression dans l’hôpital — il n’y a aucune raison, disent-ils, que l’urgence soit à 150 % de capacité, pendant qu’aux étages, on fonctionnerait sur une « normalité » de 100 %. Ils demandent une plus grande participation des cliniques médicales et des médecins de famille, qui pourraient en faire plus.

Et ils posent la question qui tue : doit-on maintenir un calendrier de vacances estivales pour le personnel de la santé, sachant que déjà, ces nouveaux horaires ont eu un impact négatif sur la fluidité du fonctionnement dans les urgences ? C’est une question cruelle. Après deux ans d’une pandémie qui a littéralement usé les travailleurs de la santé, les plaquant sur les rotules, l’idée de sabrer une accalmie salutaire semble impossible à envisager. Le dilemme cornélien est total : ajouter des lits pour préserver la santé des patients ou fermer des lits tel que prévu au nom de la santé des travailleurs ?

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