Une affaire révoltante

L’horrible affaire qui remue depuis plus d’une semaine le monde canadien du hockey junior en général et Hockey Canada en particulier nous enseigne à quel point les changements de culture s’opèrent dans la résistance et l’aveuglement dans certains milieux sclérosés. C’est apparemment le cas de l’univers du hockey junior, dont la culture de maltraitance malsaine et le règne de l’omerta s’illustrent de manière lamentable dans ce dernier scandale révélé par un journaliste sportif du réseau TSN.

Le journaliste Rick Westhead révélait le 26 mai dernier que Hockey Canada aurait réglé à l’amiable une histoire présumée de viol collectif impliquant huit joueurs de hockey junior ayant agressé en groupe une jeune femme après la tenue d’un gala de Hockey Canada, en juin 2018. Les documents judiciaires consultés par le reporter Westhead racontent une histoire d’horreur : montée dans une chambre d’hôtel avec un joueur, la plaignante en a retrouvé ensuite sept autres qui l’auraient violée en groupe. L’histoire n’a pas franchi les tribunaux, et ni la victime ni les joueurs ne sont connus du grand public. On sait toutefois en reprenant l’alignement junior de cette année qu’il est certain que des huit agresseurs sexuels présumés, une majorité jouerait en ce moment dans la Ligue nationale de hockey (LNH). De quoi être « découragée et dégoûtée », pour reprendre l’expression de la ministre fédérale des Sports, Pascale St-Onge. Mais il y a plus pour exciter le courroux.

Au scandale s’ajoute en effet une apparente tentative de Hockey Canada, une des parties poursuivies au civil par la plaignante, d’étouffer l’affaire sans exiger de faire parler les faits, triompher la vérité et de punir au besoin les coupables : en étouffant l’histoire sous une entente secrète, l’organisation a lamentablement passé le test de la dignité. Elle n’est pas de son temps, et traîne la patte dans une culture passéiste irrespectueuse des droits.

Depuis que cette histoire a été révélée, le monde politique ne décolère pas. La ministre St-Onge tire habilement les seules ficelles dont elle dispose : en demandant un audit financier, elle veut savoir si la fédération sportive nationale s’est servie de deniers publics pour écraser une histoire qui aurait pu ternir son image. L’affaire serait très grave si tel était le cas. La LNH affirme vouloir tenir enquête, et on comprend aisément pourquoi : des 22 joueurs qui composaient l’alignement junior en 2018, seuls 2 n’ont pas disputé de matchs dans la LNH au cours de la dernière saison. Si des agresseurs sexuels manient rondelle et bâton dans la ligue, celle-ci doit connaître leur identité afin de pouvoir agir. Cette situation serait proprement intenable. On n’a qu’à se remémorer la levée de boucliers qu’avait provoquée l’été dernier le repêchage par le Canadien de Montréal du joueur Logan Mailloux, condamné en Suède pour une inconduite sexuelle. Si le monde du hockey n’a pas évolué, la société, elle, est ailleurs.

Les milieux les plus sclérosés tardent à comprendre l’importance des changements de culture, et encore plus à les mettre en œuvre. En 2020, un rapport commandé par la Ligue canadienne de hockey, responsable du hockey junior, avait conclu que « des comportements répréhensibles » existaient en dehors de la glace et que la culture systémique ancrée dans la ligue en avait fait une « norme culturelle » impossible à dénoncer. « La maltraitance qui, en dehors du hockey, ne serait pas acceptable est désormais un comportement ancré dans cette organisation hiérarchique, et son degré d’acceptation est trop grand. » Hockey Canada a-t-elle réagi selon ce même code de conduite dépassé ? Elle doit s’expliquer.

À voir en vidéo