Faux problèmes et vrais enjeux

Alors que le gouvernement caquiste envisage d’organiser un vaste sommet sur les enjeux démographiques et linguistiques qui confrontent le Québec, le premier ministre François Legault a réussi à s’emberlificoter dans des notions touchant l’immigration. Ça promet.

Tout en s’enfonçant dans les bayous louisianais lors du congrès national de la Coalition avenir Québec, François Legault a réclamé du gouvernement Trudeau la gestion du programme d’unification familiale, qui compte pour 14 000 des 50 000 nouveaux arrivants obtenant leur résidence permanence dans l’année. Ce sont des personnes qui viennent rejoindre des membres québécois de leur famille, issus de l’immigration ou non. Ce sont leurs conjoints, leurs enfants, leurs parents ou leurs grands-parents. Or, la moitié de ces immigrants ne parlent pas français, a déploré le premier ministre.

Une partie des 7000 personnes qui ne parlent pas français sont des enfants qui l’apprendront à l’école. D’autres sont trop âgés pour qu’on leur impose ce fardeau, ce que François Legault lui-même a reconnu. On ne dispose pas des données précises, mais s’il reste 3000 conjoints et enfants adultes qui ne connaissent pas le français, c’est beau. Rien pour perturber le portrait linguistique du Québec. Et encore : bien de ces personnes viennent rejoindre un être cher francophone.

Par ailleurs, François Legault s’est inquiété de la baisse du pourcentage des Québécois dont la langue principalement parlée à la maison est le français. En 1996, ce pourcentage était de 82 % ; il est passé à 79 % en 2006 et on prévoit qu’il se retrouvera à 76 % en 2036. Cette donnée est secondaire, bien que le démographe Marc Termote, qui milite pour une revanche des berceaux, y voie un indicateur qu’il ne faut pas négliger.

Cette tendance découle simplement du fait que la langue maternelle d’une bonne part des immigrants n’est pas le français. Quant aux transferts linguistiques chez les immigrants, il ne s’en produit pratiquement pas, contrairement à ce que le nouveau ministre de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, semble penser. Une fois au Québec, l’Arabe, le Portugais ou la Colombienne, comme la mère du député libéral Saul Polo, continuent de parler leur langue maternelle à la maison et veulent souvent la transmettre à leur progéniture. C’est normal. Ce qui compte davantage, c’est la première langue officielle parlée (PLOP), pour employer le concept développé par Statistique Canada. Ce qui compte encore plus, c’est la langue et la culture auxquelles se rallient les enfants de la loi 101. La sélection des immigrants par le Québec joue un rôle important : l’immigration provenant des pays francophones ou francotropes (latins) favorise évidemment la vitalité du français.

Il est vrai que François Legault se trompe de cible, mais il n’en demeure pas moins que la situation du français au Québec et, surtout, les projections que nous réservent les démographes sont préoccupantes.

Dans une étude soumise au ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI), l’économiste Pierre Fortin constate avec lucidité que le Québec a perdu la maîtrise de sa politique d’immigration en raison de l’explosion du nombre d’immigrants temporaires, qu’ils soient travailleurs ou étudiants, en vertu de programmes dont seul le gouvernement fédéral a la responsabilité. Cette perte de maîtrise risque de nuire à la francisation d’immigrants que le Québec, en pratique, ne sélectionne plus lui-même. Qui plus est, le Canada, avec un seuil de 451 000 nouveaux immigrants en 2024, poursuit une politique d’immigration expansive qui entraînera une accélération de la « minorisation démographique » du Québec au sein de la fédération.

Alors que le nombre d’immigrants dits économiques et autres que sélectionne le MIFI ne s’élevait qu’à 29 000 en 2021, il y avait 177 000 immigrants temporaires sur le territoire québécois. Signée en 1991, l’entente Canada-Québec sur l’immigration devait permettre au Québec de choisir 65 % des immigrants ; elle est maintenant caduque. Ottawa ne la respecte plus, ni le gouvernement québécois, qui n’arrive plus à suivre le rythme. Entre-temps, les délais pour obtenir la résidence permanente au Québec s’allongent et atteignent 31 mois, tandis que le bassin de travailleurs étrangers qui veulent émigrer s’agrandit. La pression pour que Québec augmente ses cibles s’accentue. Ottawa voudrait que le gouvernement caquiste y soit forcé qu’il n’agirait pas autrement.

Le véritable enjeu, c’est bien l’ensemble de cette entente Canada-Québec. Mais comme le rappelait aux journalistes Lucien Bouchard après le dévoilement de la statue de Jacques Parizeau, il n’y a pas beaucoup de premiers ministres québécois qui ont réussi à récupérer des pouvoirs d’Ottawa ; c’est plutôt l’inverse qui s’est produit. Il ne resterait donc plus que la souveraineté pour assurer la pérennité de notre nation de langue française.

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