Chaos électoral

Prévue dans un mois, l'élection d'une assemblée irakienne provisoire va fort probablement se dérouler sous le signe du chaos. Chose certaine, l'ampleur des attentats commis ces derniers jours ainsi que leurs cibles révèlent combien les insurgés sunnites sont farouchement opposés à la tenue de ce scrutin. À un point tel que l'horizon du pays oscille de plus en plus vers la guerre civile.

Il y a deux jours à peine, Abdel Aziz al-Hakim, chef du principal parti chiite, soit le Conseil suprême de la révolution islamique en Irak (CSRII), a échappé de peu à un attentat. Il y a plus d'un an, son frère aîné, figure de proue des chiites, avait été assassiné par ceux-là mêmes qui ont revendiqué la tentative d'avant-hier. Qui sont-ils? Des militants de la nébuleuse dirigée par Abou Moussab al-Zarqaoui, qu'Oussama ben Laden vient d'ailleurs d'adouber grand chef d'al-Qaïda en Irak.

Cette volonté très prononcée des insurgés sunnites d'en découdre avec les chiites découle d'un fait démographique et d'un biais religieux. Minoritaires en poids, les sunnites envisagent avec effroi que le tour des chiites de gouverner le pays soit arrivé. Ils craignent que ces derniers soient habités par un désir de vengeance d'autant plus ferme que sous le régime de Saddam Hussein, un sunnite, la majorité chiite a été l'objet de discriminations trempées dans le fer.

Le biais religieux? Avant toute chose, peut-être faut-il souligner que l'échec du panarabisme, le rejet du baasisme ainsi que le recours constant à la violence ont projeté les religieux sur le devant de la scène, ont fait le lit de ceux-ci. Or, l'Irak étant de toutes les nations musulmanes celle où les différences religieuses, voire théologiques, sont à la fois nombreuses et aiguisées, les oppositions y sont à cet égard beaucoup plus vives.

Ainsi, les insurgés sunnites irakiens sous domination des militants d'une conception wahhabite de la société n'admettent pas et n'admettront jamais que des chiites soient à la tête du pays: en effet, pour eux, ils sont des apostats. Qu'une fois parvenus au pouvoir des ayatollahs aient décidé de rebaptiser l'Iran «République islamique» est considéré par les plus fanatiques des sunnites comme un sacrilège. Leur identité culturelle s'articulant en bonne partie sur une répudiation de l'Occident, ils ne peuvent imaginer vivre sous l'égide d'une république.

Or c'est un secret de Polichinelle que l'ambition d'al-Hakim est d'introduire le concept de république islamique dans la Constitution que les membres de l'assemblée sont appelés à rédiger d'ici la mi-août 2005. Et comme les chiites pratiquants, les religieux, forment la plus imposante formation politique du pays, il est probable qu'ils parviendront à leurs fins ou, du moins, qu'ils réussiront à instiller dans la loi fondamentale de quoi assurer à leur clan une influence plus que certaine.

Cela étant, l'attentat contre al-Hakim a tellement fait couler d'encre que deux faits commis simultanément sont passés presque inaperçus. Un dirigeant du Parti communiste a été criblé de balles. Quoi d'autre? Un responsable du Parti démocratique de la nation irakienne a été tué alors que le chef de celui-ci s'en sortait indemne. Bref, tous les cadres des divers partis ne partageant pas les vues fanatiques de Zarqaoui sont dans sa ligne de mire.

Le contexte étant ce qu'il est, on comprend mieux la démarche de la plus importante formation sunnite. Dans la foulée de tous ces méfaits, le chef du Parti islamique irakien, Mohsen Abdel-Hamid, a annoncé que lui et ses collègues retiraient leur candidature. Pour le gouvernement provisoire ainsi que pour la Maison-Blanche, le coup est rude car ce boycottage, on l'aura deviné, va entacher durablement la crédibilité des élections. À moins que, d'ici le 30 janvier, les autorités donnent satisfaction à Abdel-Hamid, qui estime que l'insécurité qui règne dans presque tout le pays commande un report du scrutin (de six mois).

Histoire de ne pas être en reste, les Kurdes ont décidé d'accompagner cette élection d'un référendum. Forts d'une pétition signée par plus de un million de personnes, les dirigeants kurdes veulent que la question suivante soit inscrite à l'ordre du jour des élections du 30 janvier: «Voulez-vous ou non l'indépendance pour le Kurdistan?» Si tel est le cas, plus précisément si la question accompagne les bulletins de vote, on peut s'attendre à ce que les autorités centrales soient aux prises avec la sécession du Kurdistan irakien. Bref, la crédibilité de ce scrutin se réduit comme peau de chagrin.