Chiche!

L'ONU demandera un montant record à la communauté internationale pour venir en aide aux pays ravagés par le terrible tsunami de Noël. Son étalon de mesure? L'argent versé pour la reconstruction de l'Irak, au printemps de 2003. À ce compte-là, le Canada fait figure de grand radin avec son aide annoncée pour l'Asie.

Le Canada aime croire qu'il est un grand pays de l'entraide, toujours là quand on a besoin de lui. C'est une aimable fable gouvernementale qui ne correspond pas à la réalité, comme on l'observe encore ces jours-ci.

Marie-Pier Desharnais, une jeune survivante, a vertement critiqué l'attitude de l'ambassade canadienne en Thaïlande, qu'elle a fini par atteindre. Elle et sa famille ont été laissées à elles-mêmes, sans même qu'on leur verse un verre d'eau, déplorait-elle, encore sous le choc. Faux!, a protesté le ministère des Affaires étrangères.

Il serait plus facile d'accorder du crédit au ministère si sa feuille de route était sans tache. Or ce sont plutôt les réflexes bureaucratiques qui y dominent. Les proches du diplomate Denis Chouinard, en vacances avec sa famille au Sri Lanka et dont on a été sans nouvelles pendant 48 heures, peuvent en témoigner. Déjà que les lignes du ministère étaient encombrées — ce qui se comprend —, quand ils ont finalement pu parler à un préposé, celui-ci a refusé de leur donner le numéro de cellulaire de M. Chouinard, ce qui les aurait aidés dans leurs recherches.

En fait, nombre de Canadiens mal pris à l'étranger, ainsi que leurs familles affolées en terre canadienne, peuvent témoigner de cette froideur toute canadienne. Un peu plus tôt ce mois-ci, le père du jeune Nicolas Royer, disparu dans les Andes, avait souligné ce manque de communication. Des cas plus extrêmes sont connus, le plus célèbre étant celui de William Sampson, torturé en Arabie Saoudite et qui n'a jamais pu compter sur le gouvernement canadien, auquel il voue aujourd'hui une haine terrible.

En fait, les Affaires étrangères semblent tout ignorer de la chaleur humaine, si recherchée en de tels cas, ou de l'importance d'en faire un peu plus que nécessaire. Pas question, par exemple, d'imiter certains pays européens et d'affréter un avion pour rapatrier des ressortissants canadiens. Le Canada ne croit qu'à l'aide au cas par cas.

Hier, le gouvernement se montrait par ailleurs bien fier du million de dollars qu'il a versé dès le premier appel de la Croix-Rouge en faveur des sinistrés. Pourtant, il n'y a pas là de quoi pavoiser. Au total, le Canada a annoncé l'octroi de quatre millions et la contribution d'un Airbus pour acheminer du matériel. En septembre dernier, il avait donné quasiment l'équivalent — 3,25 millions et la disponibilité de deux appareils militaires — à Haïti à la suite du passage de l'ouragan Jeanne. Voilà qui relativise grandement son effort face à un séisme à l'ampleur inégalée, pour lequel un pays comme le Japon a vite débloqué 30 millions. (Le Québec, lui, ne fait guère mieux avec son aide de 100 000 $ alors qu'il avait versé 200 000 $ à Haïti... )

Pour ce qui est de la comparaison avec l'Irak — la nouvelle mesure de l'ONU —, les chiffres donnent le tournis. Au printemps 2003, le Canada annonçait une aide de... 300 millions pour ce pays, dont 60 millions aussitôt dépensés sur le terrain. Des spécialistes de l'aide internationale se demandaient même si, avec de tels engagements, il resterait de l'argent pour d'autres crises humanitaires. Peut-être a-t-on aujourd'hui un début de réponse.

Une réponse qui se devine aussi derrière le refus d'Ottawa d'envoyer en Asie l'équipe d'intervention en cas de catastrophe des Forces armées canadiennes (connue sous l'acronyme anglais DART). Créée en 1996 pour réagir rapidement aux malheurs du monde, elle fut déployée cette année-là auprès des Rwandais réfugiés au Zaïre, puis des victimes de l'ouragan Mitch au Honduras en 1998 et lors du tremblement de terre en Turquie en 1999. Depuis, plus rien.

Il n'est pas sûr que l'Asie ait réellement besoin d'un hôpital de campagne, expliquait péniblement hier, en conférence de presse, une représentante des Affaires étrangères. Bien sûr, là-bas, tout le monde est pétant de santé et le personnel soignant se tourne les pouces! En fait, on estime que le déploiement de DART coûterait 12 millions et, pour le fédéral, ce serait franchement trop...

Formulons donc un souhait: que tous les habitants de ce pays aient des réflexes plus généreux que leurs gouvernants. Avec un rappel: ce sont les dons en argent qui sont sollicités, et mieux vaut les verser à des organismes reconnus. C'est encore la manière la plus sûre d'exprimer sa solidarité.

jboileau@ledevoir.ca