L’éternel recommencement

Les élèves de la Robb Elementary School devaient souligner jeudi leur dernier jour d’école avant les grandes vacances d’été. Mais plutôt que de plonger dans le bain d’insouciance lié à la pause estivale, ils sont devenus acteurs malgré eux d’un autre bain de sang survenu dans le sanctuaire de l’école. La fusillade d’Uvalde, une ville rurale du Texas, provoque à nouveau l’horreur et l’indignation. Dix-neuf enfants de 8 à 10 ans et deux enseignantes sont morts, tués par un homme armé de 18 ans.

On réécrit sans cesse la séquence tant elle se joue de manière fréquente dans le paysage américain, nation qui en est venue à se distinguer du reste du monde par le nombre d’enfants, de citoyens qui tombent sous les balles de tueurs armés jusqu’aux dents, dont l’attirail a été acquis parfaitement légalement. Il y a une dizaine de jours, c’était une tuerie raciste, dans un supermarché de Buffalo. L’attaque d’Uvalde est parmi les plus meurtrières des huit tueries de masse survenues en 13 ans au Texas, un des États américains les plus permissifs en matière de contrôle des armes à feu.

Uvalde suit donc la trame d’un scénario connu. Il s’agit d’un retour en arrière pour les familles des victimes de la tragédie de Sandy Hook : en décembre 2012, au Connecticut, 20 élèves ont été tués par un homme fasciné par la tuerie de Columbine, qui avait elle-même fait 13 victimes dans une école secondaire du Colorado en 1999. Comme il était déchirant d’entendre ces familles énoncer les étapes à venir avec un fatalisme teinté de tristesse  : après l’horreur du carnage, les déchirements de proches anéantis par la perte d’un enfant ; puis un président américain scandalisé et las d’avoir encore à dénoncer la folie meurtrière rattachée aux armes à feu et appelant les élus à un nouvel ordre des valeurs sur le thème du « assez c’est assez ! » ; ensuite, des élans de dénonciation ici et là, une énième « crise » des armes à feu nourrie pendant un temps par la ferveur médiatique, les appels à un meilleur contrôle des armes à feu ; et enfin — dernier acte —, la fermeture du Sénat à tout affermissement des règles, Sénat marqué par l’obstructionnisme d’un groupe républicain de plus en plus attaché au 2e amendement de la Constitution, qui porte entre autres sur le droit des citoyens de porter une arme.

Les États-Unis sont les acteurs de leur propre drame, qui hoquette avec ces mêmes scènes tragiques d’année en année. Après des tueries sanglantes à Santa Fe, El Paso, Midland et Odessa en 2018 et 2019, les républicains du Texas ont envisagé de resserrer le contrôle des armes à feu. Mais au moment du passage des lois, la fermeté des intentions s’était ramollie, pour littéralement s’inverser. Incroyable mais vrai, en septembre 2021, la législation s’est littéralement assouplie au Texas, qui n’oblige plus les détenteurs d’armes à avoir un permis et à s’astreindre à un entraînement.

Selon les informations divulguées par les autorités policières, le tueur d’Uvalde s’était procuré il y a quelques jours à peine deux armes à feu, dont le fusil semi-automatique AR-15 utilisé lors du massacre, la deuxième étant restée dans son véhicule. Il venait tout juste d’atteindre ses 18 ans, l’âge légal pour se procurer une arme au Texas. Comme d’autres avant lui, il avait laissé quelques traces de ses macabres fanfaronnades sur les réseaux sociaux dans les heures précédant le drame.

Le gros bon sens voudrait que moins d’armes à feu égale une réduction considérable des décès et donc l’atteinte d’une relative paix sociale. Mais il ne trouve pas son chemin dans l’esprit enflammé de la majorité républicaine. Il était à la fois triste et ironique de mettre en opposition les propos de l’actuel président Joe Biden — « Quand, pour l’amour de Dieu, allons-nous affronter le lobby des armes ? » — et ceux de son prédécesseur Donald Trump, qui, dans les suites tragiques de la tuerie de mardi, n’a pas trouvé mieux que de maintenir sa présence vendredi à l’assemblée annuelle de la National Rifle Association, au Texas — « l’Amérique a besoin de vraies solutions et de vrai leadership en cette période, pas de politiciens et de considérations partisanes ».

Fatalement, la présence de factions de plus en plus conservatrices dans les enceintes décisionnelles américaines freine les intentions des défenseurs d’un contrôle plus strict des armes à feu. Plus les tueries de masse s’additionnent, plus ces factions conservatrices se crispent. Alors que la majorité des citoyens américains plaide pour des lois plus rigides, ces groupes croient au contraire que pour mieux protéger les citoyens des âmes « perdues » succombant à une folie meurtrière, il faudrait rehausser l’accès aux armes. L’indicible horreur est donc vouée à un éternel recommencement.

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