Émancipation ukrainienne

La victoire obtenue par Viktor Iouchtchenko lors de l'élection présidentielle en Ukraine est davantage qu'une alternance. Elle témoigne de la détermination de la majorité des citoyens de ce pays d'en finir avec le régime autocrate qu'une nomenklatura avait imposé, au lendemain de l'indépendance en 1991, en suivant à la lettre les ordonnances édictées par le Kremlin. Le désir d'émancipation a surmonté la peur.

Le candidat de Moscou Viktor Ianoukovitch a beau crier sur tous les toits que la récolte des suffrages par Iouchtchenko est entachée de fraudes, sa posture ne fait pas illusion. On se souviendra que le deuxième tour ayant été celui de la vaste escroquerie, le troisième fut placé sous le signe de l'intense supervision. De fait, plus de 12 000 observateurs étrangers furent dépêchés sur place. Leur conclusion? Le résultat est crédible. Suffisamment pour noter qu'en campant le rôle de l'arroseur arrosé Ianoukovitch dévoile le visage de l'indécence.

Cela étant, le futur président va être confronté à des défis énormes. Sur le plan intérieur, Iouchtchenko va devoir séduire le million de russophones qui ont affiché leur inclination pour la sécession. Il devra également mettre un terme au régime de corruption que les oligarques locaux ont implanté pour s'emparer des richesses du pays. Il devra enfin, voire surtout, faire preuve d'une grande subtilité pour amadouer un voisin russe qui ne cache pas son dépit de voir une Ukraine souhaitant, à terme, s'attacher à l'Union européenne. Cette dimension du dossier annonce d'ailleurs bien plus que des aigreurs passagères.

À preuve, le feuilleton propre à cette élection s'est émaillé de plusieurs passes d'armes entre Vladimir Poutine et le président George Bush, entre Poutine et les diplomates de l'Union européenne, entre Poutine et les dirigeants polonais. Entre Washington et Moscou, l'Ukraine est devenue un sujet de friction si prononcé que plus d'un analyste estime que le partenariat stratégique entre les deux pays est pratiquement mort. Chose certaine, le sujet a tellement fâché que Bush envisage un sommet avec son homologue russe en février prochain.

Pour leur part, les diplomates européens, conscients de la mauvaise humeur moscovite, se sont empressés au cours des derniers jours de donner des gages de bonne volonté. Ainsi, au risque de décevoir durablement les Ukrainiens, Bruxelles a assuré que l'adhésion éventuelle de ce pays à l'Union n'était pas à l'ordre du jour. À moins que Iouchtchenko ne répète ce qu'il a fait à la faveur des élections: multiplier les requêtes auprès des Européens. Sans l'activisme du chef de la diplomatie européenne Javier Solana et du président polonais Alexandre Kwasniewski, il n'y aurait pas eu de troisième tour.

Cet activisme hérisse d'autant plus Poutine et ses vassaux ukrainiens que le mouvement fondé par Iouchtchenko, Notre Ukraine, réveille le cauchemar provoqué en son temps par le mouvement Polonais Solidarité. Qu'après les républiques baltes et la révolution des roses en Géorgie, les Ukrainiens aient opté pour la démocratie ou inversement pour la mise entre parenthèses d'un régime d'affairistes s'avère insupportable pour le locataire du Kremlin. Pour ce dernier, l'Ukraine doit demeurer coûte que coûte un satellite russe. En aucun cas, elle ne doit froisser une ambition se conjuguant avec la nostalgie de l'empire.

Pour l'heure, le déroulement de cette élection a favorisé l'émergence d'un souci démocratique dont il faut évidemment se réjouir. À l'avenir, les malfrats de la politique n'auront plus la possibilité, sauf accident, de s'emparer du résultat d'une élection comme ils l'ont fait lors du deuxième tour. Les mesures arrêtées depuis lors sont encourageantes.

En effet, depuis la fraude constatée il y a trois semaines, une plainte a été déposée contre l'ancien patron de la Commission électorale. Mieux, la Cour suprême a mis au jour tous les usages employés par le vassal de Poutine pour obtenir la présidence. Des électeurs qui ont voté à plusieurs reprises aux modifications du système informatique apportées dans le but que l'on devine, les juges ont détaillé toutes les contrefaçons.

De fait, il faut espérer que le nettoyage amorcé par les juges sera poursuivi dans les semaines et les mois qui viendront. En clair, que Iouchtchenko mettra un terme aux méfaits des oligarques qui ont fait main basse sur tout un pays. Le désir démocratique des Ukrainiens l'exige.